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Militer sur les réseaux : vraie démocratisation du savoir ou arnaque capitaliste ultime ?
Entre 2017 et 2019, #Metoo bouscule Twitter et les "féminazies"... envahissent Instagram. C’est le moment où je m’engage dans la lutte et rejoins le mouvement des collages, notamment contre Polanski en 2020. Et puis PAF ! Le covid et le confinement : une occasion rêvée pour apprendre à faire du pain et… me radicaliser sur internet.
Instagram est alors pour moi un vrai lieu de partage du savoir, qui pallie la faillite de l’État. Un lieu d’éducation populaire, d’organisation, d’archives, de partage et de vulgarisation des débats qui animent les milieux féministes. Et en plus, c’est gratuit et accessible à toustes. Petit à petit, les créateurices de contenu commencent à parler en toute transparence de l’algorithme et de leur situation professionnelle. Puis vient la réélection de Trump et les annonces fascistes de Zuckerberg. Entre censure et précarité, je comprends vite que ce n’est peut- être pas la révolution que j’espèrais…
“Tu perds ton temps sur ton téléphone, Instagram c’est pas la vraie vie” – probablement ton daron à un moment où un autre.
Comme presque toustes les millenials, je m’informe entre autres, sur Instagram. La déconstruction, l’éducation, la formation politique (appelons cela comme on veut)… nécessitent un cheminement.
“Parler de sexualité publiquement c’était aussi une stratégie et un cheval de Troie” explique clairement Elvire Duvelle-Charles, cofondatrice du compte Clitrevolution et de la série documentaire éponyme. À l’époque, on voit pulluler les comptes sex-po : orgasme et moi, jouissance club, merci beaucul, le cul nu, je m’en bats le clito etc… (on oublie volontairement T’as joui par Dora Moutot, la sale transphobe).
Car oui, l’intime est politique, rien de nouveau sous le soleil. Mais si l’on rentre dans le féminisme par le tabou du plaisir féminin, très vite on s’intéresse à la contraception, aux règles, aux violences sexuelles, à la grossophobie, au racisme, aux droits LGBT+ et boom du jour au lendemain (non) on est d’extrême gauche radicale !
Instagram – et internet en général – participe à la création d’une contre-culture où fleurissent des discours et de l’art différents de ceux que l’on a l’habitude d’entendre et de voir dans les médias dominants, portés par des personnes d’ordinaire invisibilisées. Or si l’on prend l’exemple du meme aujourd’hui, il remplit le même rôle que le dessin de presse au 19ème siècle. Et oui, c’est une satire des puissants, diffusée en masse, pour et par le peuple.
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La “cancel culture” des bourgeois : la censure, tout simplement
Pourtant , à l’instar de YouTube, Insta est très vite rattrapé par les logiques marchandes et cesse d’être un laboratoire créatif foisonnant (l’a t-il seulement été, en vrai ?)
On oublie souvent que parmi les inventeurs et philosophes d’internet se trouvent des féministes anarchistes libertaires qui ont développé une utopie de partage universel du savoir. Mais évidemment, comme toutes les choses chouettes, de vieux mecs capitalistes se le sont rapidement approprié pour en faire quelque chose de… nul. Rappelons qu’Instagram, succursale de Facebook by Mark Zuckerberg (kon adôr), a pour but principal de créer du profit. Son algorithme sert donc à faire en sorte que les utilisateur·ices passent leur life à scroller, afin de rester sur la plateforme et donc d’être exposé·e à un maximum de publicités ciblées. Elvire, également autrice de Féminisme et réseaux sociaux : une histoire d’amour et de haine rappelle que Meta est avant tout une régie publicitaire. L’algorithme met donc en avant les contenus monétisables et favorise les personnes qui génèrent de l’engagement. Pour les partenariats marque c’est la même chose, et qui peut reprocher aux créateurices de contenu d’avoir un loyer à payer ? Ces obligations ont pour conséquence de lisser le propos politique avec une petite dose d’autocensure et une personnification des luttes. Les créateurices sont contraint·es de naviguer avec les marques et l’algorithme qui supprime, shadowban (littéralement une “censure par l’ombre” qui consiste à invisibiliser des posts ou stories) les créateurices qui ne respectent pas “les règles de la communauté” (source ? : t’inquiète).
Le militantisme est possible sur Insta mais il est pas souhaité. Comme une manif s’insère dans l’espace public, le militantisme sur insta s’insère sur l’espace public numérique en en détournant les codes. – Osmose, travailleureuse du sexe et militant·e sur instagram.
Les réseaux, un champ de bataille
Le problème est malgré tout que nos ennemis politiques (fafs et mascu ❤️) ont bien évidemment accès aux mêmes outils. Ce serait trop facile, sinon ! Moi dictatrice : interdiction d’internet pour les hommes – et de podcast aussi, on vous entend trop parler déjà.
Les militant·es progressistes en ligne sont rapidement la cible de “raids” : vagues de cyberharcèlement organisées, planifiées en masse par des influenceurs d’extrême droite afin d’intimider et de silencier. Ce cyberharcèlement peut prendre plusieurs formes : signalement à la plateforme pour faire supprimer le compte, inondations d’émoji fleur de lys dans les commentaires, insultes, menaces de mort, de viol etc… Jamais rien de bien original ni de très créatif, ça se voit qu’ils ont pas fait un bac L (contrairement à moi… et vous, probablement). Les réseaux sociaux deviennent un champ de bataille culturelle, idéologique mais aussi très nettement un lieu d’affrontement violent entre forces politiques contraires.
Dooming et burnout militant
Cette accumulation de violences peut générer des problèmes de santé mentale chez les créateurices de contenus. D’un côté le militantisme de terrain est délimité avec un local, des horaires, des camarades. De l’autre, en ligne, on est isolé·e, sollicité·e H24, parfois par des personnes en danger. Les frontières avec le téléphone s’envolent. Que l’on soit journaliste, vidéaste, artiste, militante, graphiste, dessinatrice ou tout ça en même temps, personne n’est formé pour encaisser un tel niveau de violence. Cela peut générer une grave fatigue compassionnelle ou un burnout militant.
Du point de vue utilisateur.ice aussi : “On peut pas accéder au dicible encore : ça existe pas de vivre un génocide sur son téléphone” rappelle Habibitch, militante pro-palestienne.
Call out et pureté militante
L’immédiateté des réseaux sociaux et la violence intracommunautaire (en provenance de notre camp politique) participent aussi de cette souffrance. Un call out est une dénonciation publique, un outil militant qui arrive en dernier recours, non pas pour “se substituer à la justice” comme le disent souvent les personnes ciblées (“gnagnagna tribunal médiatique”), mais pour alerter d’un danger et protéger la communauté. Par exemple, dénoncer un violeur célèbre, parce qu’aucun autre recours n’est possible, la justice étant patriarcale et défaillante. Un call in, à l’inverse, se fait en privé et a pour but de venir corriger, éduquer une personne sur son comportement ou ses propos problématiques.
Il est normal de s’engueuler en AG par exemple, sur le fond ou la méthode — qui ne s’est jamais fait traiter ou n’a jamais traité personne de trotskiste ? Je vous le demande chers camarades. Mais l’ampleur et le caractère public des réseaux sociaux transforment souvent de simples désaccords ou problèmes interpersonnels en violence intracommunautaire.
Comme le rappelle Habibitch, “un call out à la base c’est pour péter la gueule des dominants, pas pour nous péter la gueule entre nous”.
Et Léane Alestra de rajouter que ce genre de règlements de compte publics peut être récupéré par l’extrême droite et donc avoir de vraies conséquences négatives pour la lutte des droits des minorités concernées. “On ne lave pas son linge sale en public” devient une question littéralement de vie ou de mort.
Bien sûr, la critique politique fait partie intégrante de la gauche et elle est absolument nécessaire pour faire avancer les choses. Il ne s’agit pas de dire que l’on ne doit pas critiquer les erreurs et angles-morts de personnes de notre propre camp politique. Mais l’activisme de clavier rappelle Elvire sert trop souvent à pallier notre impuissance face à l’extrême droite. On est toujours plus dur·e avec les personnes les plus proches de nous et c’est normal. Mais quelle est la limite entre une critique légitime et du harcèlement ?
Une critique constructive a pour but d’aider une personne à évoluer et à affiner sa pensée, pas de l’humilier. Car le risque est bien là : pousser les gens à se taire par peur de ne pas être parfait·e (un mécanisme bien expliqué dans ce post)
Et si vous vous demandez quel est le rapport avec la choucroute, sachez que c’est TOUJOURS de la faute du capitalisme. Ici, parce qu’il met les individus en compétition les un·e entre les autres et détruit le collectif. Exister sur les réseaux représente bien du capital social.
Alors, on se lève et on se casse ?
Bon, on ne va pas se mentir, ça fait quand même pas mal de points négatifs à militer sur Instagram. J’ai posé la question aux créateurices de contenu que j’ai eu la chance d’interviewer pour la série documentaire À l’avant-post, sur ce sujet et il est globalement ressorti ceci : nous n’avons pas le luxe de partir. On ne peut pas abandonner cet espace aux fachos et il faut résister partout où c’est encore possible. En revanche, comme le souligne Blanche Sabbah, autrice de La bataille culturelle, “il faut absolument ne pas mettre nos oeufs dans le même panier. On doit diversifier nos canaux d’expression et nos moyens de revenus. Mon mantra c’est la complémentarité des moyens d’action.” Il ne faut pas être dépendant·e, à la fois en tant qu’individu qu’en tant que mouvement politique, du bon vouloir de ces milliardaires qui retourneront leur veste autant de fois qu’il faudra pour défendre leurs intérêts de classe, jusqu’à finir cul-nul devant le fascisme.
Et en tant qu’utilisatrice ? C’est pas comme si on avait un milliard d’espaces où l’on peut voir à la fois des vidéos de violences policières pour se rappeler que oui le racisme est systémique, des memes drôles sur Jean-Luc Mélenchon, le programme du prochain weekend antifa dans un squat montreuillois, un article complet sur les femmes d’extrême droite ou encore une vidéo ultra carrée sur le scandale Lafarge (coucou Francis Recap). La bulle numérique a aussi ses avantages et peut faire de notre feed insta une safe place de contre-culture, en espérant qu’un jour on pourra tendre vers l’utopie d’un internet public et d’un monde sans milliardaires.
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