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#MetooInceste, le vide politique et le mépris des victimes : bilan et perspectives

Qu’ont apporté les flots de témoignages ? Qu’avons-nous fait de nos récits ? Décryptage.

Par
Liza H.
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Le 7 janvier 2021, Camille Kouchner, avocate et maîtresse de conférence en droit privé, publie La familia grande (éditions du Seuil) où elle évoque les violences incestueuses subies par son frère jumeau, prénommé Victor dans son livre. Elle y raconte le silence, l’organisation d’une famille et dénonce le politologue Olivier Duhamel, beau-père et violeur de son frère. Dans la foulée, le collectif Nous Toutes lance le #metooinceste où les victimes sont invitées à témoigner. Comme bien souvent, la question de l’inceste a occupé la sphère médiatique et politique quelques semaines puis tout est redevenu normal.

À l’époque, j’avais aussi tweeté à ce sujet. J’avais publié « J’avais 4 ans, 5 ans, 6 ans… je ne sais même plus. C’était mon oncle. #metooinceste. Parler pour parler ne me satisfait pas. Témoigner ne me satisfait pas. Je veux des changements politiques. Pas davantage de punitions mais une véritable politique de prévention. ». Quelques semaines plus tard, j’assiste à un live Instagram sur l’inceste où de nombreuses personnes incestées ont pris la parole pour dire leur désarroi, parce qu’isolées suite à la dénonciation d’un agresseur ou tout simplement violentées par ces avalanches de témoignages et cette surmédiatisation peu confortable d’un sujet aussi complexe. Je suis rassurée de ne pas être la seule et très en colère face aux invitations (voire injonctions) à « briser le silence » et « parler ». Quelques semaines plus tard, je recommence à voir une psychologue pour (re)parler de violences sexuelles incestueuses, cela faisait 3 années que je n’avais plus du tout consulté pour ma santé mentale, encore moins pour cette question et je crois qu’avoir été replongée dans le sujet y a joué un rôle, je crois même que ça m’a déstabilisée, peut-être inutilement. Alors je me demande, pourquoi, comment, quel impact ce #metooinceste, quel intérêt ? Que sont devenues les victimes après coup ? Qui paie les frais des soins psychologiques ? Qui est tranquillement retourné à sa vie ? Qu’ont apporté les flots de témoignages ? Qu’avons-nous fait de nos récits ?

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Pour réfléchir ces questions, j’ai longuement échangé avec 7 personnes : Inès, Ghita, Saleha, Marie, Lisa, R. et J. (qui souhaitent rester anonymes) ; et surtout avec moi-même. Je ne leur ai pas posé de questions sur leurs vécus, ni sur leurs trajectoires en tant que personnes incestées. Je me suis concentrée sur leurs opinions et leurs observations sur le #metooinceste. Je tente ici d’en proposer un bref bilan en mettant en lumière les critiques qui ont émergé ces derniers mois quant à la campagne lancée par le collectif national Nous Toutes et les perspectives d’avenir pour la lutte contre les violences sexuelles incestueuses.

Quelques aspects (légers) positifs sont revenus aux débuts des discussions que j’ai pu avoir : Marie parle d’un « relatif effet pédagogique » au sein de sa famille. R., une militante féministe de 25 ans, souligne qu’au niveau personnel, « ça a réveillé beaucoup de choses, et peut-être permis de désenclaver certaines idées, de m’autoriser à articuler autrement des choses entre elles, de zoomer différemment entre le collectif et mon expérience ». Inès, une jeune femme de 23 ans, les rejoint sur l’aspect positif dans l’ouverture d’un débat public sur l’inceste. Enfin, Lisa, 27 ans, m’a raconté avoir participé aux témoignages sur twitter, espérant que cela soulève des questionnements par la suite. Elle a également apprécié que les personnes incestées puissent parler. Lisa souligne aussi qu’elle était, en janvier 2021, en thérapie et que la prise de conscience individuelle a été aidée par #metooinceste.

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Parallèlement au mérite d’avoir ouvert le débat, mes discussions avec les personnes que j’ai rencontrées soulignent de nombreux angles morts dudit mouvement. Je dis « angles morts » mais on doit y voir des choix politiques, réfléchis et les interroger tels quels.

  • Critique des espaces féministes

Dans un premier temps, une critique récurrente : elle concerne les défaillances des milieux féministes qui, bien que préoccupés par les violences sexuelles sur les femmes, investissent peu dans la question des violences sexuelles incestueuses, souvent reléguée à une sous-partie de la grande et vraie question que sont les violences sexuelles non incestueuses. Pire que cela, les féministes – dont je fais fièrement partie – rappellent souvent, pour lutter contre la culture du viol, que les victimes de violences sexuelles connaissent leurs agresseurs dans la majorité des cas. Dissonance cognitive ou arrêt prématuré de la réflexion, ce premier constat de connaissance voire d’intimité entre agresseurs et victimes ne mène que trop peu à réfléchir les violences sexuelles incestueuses comme l’incarnation même de la toute-puissance des hommes qui violent et violentent les femmes comme les enfants, leurs femmes, leurs enfants. À ce sujet, R. s’est arrêtée sur la forme de l’hashtag, significative selon elle du rang secondaire de la question des violences incestueuses : « J’ai été assez interloquée par la forme de l’hashtag aussi, la façon dont il reprenait #metoo, mais avec ce “truc en plus”. Je me suis dit, d’accord, ça pourra faire se rejoindre des luttes et des analyses, et puis, ça m’a renvoyée à un inconfort vécu, quand dans des discussions avec d’autres personnes sur les violences sexuelles, j’étais toujours un peu encombrée par l’inceste, comme si ce n’était jamais le lieu, le moment. ».

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J., de son côté, m’a confié ne pas s’être reconnue dans le #metooinceste. Incestée par son frère lorsqu’il avait 13 ans et elle un peu plus jeune, un frère avec lequel elle est toujours en contact, J. trouve les milieux féministes « peu compréhensifs » sur la complexité de ce type de situation ; des cas où incesteur et incesté sont mineurs et le premier, bien qu’ayant un ascendant sur le second, ne peut donc pas être appréhendé comme on appréhende les incesteurs adultes qui violentent des enfants en toute connaissance de cause.

« L’enfant incesté peut devenir un adulte capable de penser le sujet de l’inceste. » – Ghita, 34 ans

Pour Ghita, militante féministe de 34 ans, #metooinceste repose entre autres sur une croyance selon laquelle les personnes victimes d’incestes sont d’éternelles enfants. Or, souligne la militante, « l’enfant incesté peut devenir un adulte capable de penser le sujet de l’inceste ». Elle poursuit, « Il s’agit d’un mouvement lancé par des personnes non concernées suite à un livre écrit par la sœur d’une victime… je ne nie pas que l’inceste peut impacter les membres de la famille de la victime, mais ne réagir qu’au témoignage de la sœur d’une victime issue de la classe bourgeoise alors que cela fait des décennies que des victimes essaient de se faire entendre est profondément hypocrite et opportuniste venant de Nous Toutes. ».

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Enfin, R. a souligné l’importance de prendre du recul sur les discours autour de la mémoire traumatique, très (trop) présents dans les discours féministes : « J’entends qu’il soit nécessaire de rappeler les mécanismes qui peuvent provoquer des amnésies, et qu’il faille défendre aussi, pour des raisons judiciaires, les paroles qui viennent après-coup. J’entends aussi que ce discours soulage certaines personnes, donne du sens à des vécus. Mais la pathologisation de l’acte, de toustes les impliqué.e.s dans l’inceste, la normalisation des soins, des aides, des trajectoires, la psychiatrisation ou la mise en doute des récits “hors-norme”, la non-analyse des rapports de domination à l’œuvre, du pouvoir des institutions (notamment la famille), l’hétérocentrisme, et puis le ton avec lequel c’est fait et diffusé, la dimension moralisatrice parfois… Au secours ! ». Le problème avec la surmédiatisation des discours sur la mémoire traumatique, c’est qu’ils défendent la dimension destructrice de l’inceste, sans aucune analyse politique. Les personnes incestées sont de deux types, souligne Ghita, « celles qui en meurent et celles qui sont « brisées à vie » ». Et ce constat (fort discutable) nous mène de toutes les façons à l’impasse : si les victimes d’incestes sont fichues, alors pourquoi des revendications sur la réparation ? Et la société entière, institutions comprises, se contente de condamner moralement, s’indigner hypocritement et désigner comme « monstres » des hommes qui ne font que remplir leurs rôles d’hommes dans une société hétéropatriarcale. Ainsi retour à la case départ puisqu’a priori tout le monde condamne déjà l’inceste. Cette impasse provient également du fait que tout tourne autour de témoignages et du fait de témoigner.

  • Le témoignage : outil politique ou dépolitisation ?

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Mon propos ici n’est pas de dire aux victimes de se taire mais d’interroger les attentes, immenses, individuelles et collectives, que l’on met dans la « libération de la parole » par le prisme du témoignage. Sur le plan collectif, c’est dépolitisant et inefficace. À l’échelle individuelle, c’est dangereux.

Pendant le #metooinceste, je me baladais sur Instagram quand je suis tombée sur la story d’une militante qui disait « parole individuelle + parole individuelle + parole individuelle = parole collective ». Je crois que les choses sont plus complexes et que si nos discours, nos récits de violences incestueuses, demeurent séparés, ils ne seront jamais que des récits. Si la question incestueuse est une question fondamentalement politique et qu’elle relève du collectif, c’est parce qu’elle est le produit de violences systémiques à l’égard des femmes et des enfants, qu’elle est le cœur d’un système hétéropatriarcal qui s’incarne dans nos cellules familiales et nos conceptions de l’idée même de famille. Démanteler cela demandera beaucoup plus que de mettre nos récits les uns à la suite des autres. Ces récits, si l’on veut les politiser, il faudra les lire autrement qu’au regard des souffrances que l’on partage et des violences que l’on nous inflige. Il faut y voir une toute-puissance masculine, une organisation familiale qui légitime ces violences et un déni collectif. Le déni collectif, c’est le constant détournement des véritables questions que pose l’inceste. C’est le renvoi, constant lui aussi, vers des institutions judiciaires dont la fonction n’a jamais été de répondre aux besoins des victimes de violences sexuelles. C’est aussi, l’injonction, parfois très douce, à parler, parler, parler, dénoncer, dire au monde.

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R., de son côté, a été traversée par de nombreuses questions : « Je me suis dit : mais qu’est-ce qui va se passer, après, pour celleux qui se mettent à dire, là, pour la “première fois” ? Qu’est-ce que ça fait à celleux qui sont encore en train de subir ? A qui dois- je faire attention dans mon entourage ? Et moi, est-ce que je dois témoigner autrement ? Est-ce que je suis lâche, est-ce que je dois quelque chose à quelqu’un.e, est-ce qu’il faut “parler”, là, maintenant, sous quelle forme, mais à quelle non-réponse est-ce que ça me réexpose ? ». La non-réponse que pointe R. est terrible. En effet, en parlant, on peut s’attendre à des conséquences, directes ou indirectes, autres que sa propre exclusion de la sphère familiale. Dans le cadre d’un #metooinceste, public, on peut s’attendre à des changements sociétaux peut-être. Or, rien de tout cela n’arrive. L’inceste n’est pas une histoire de savoir, alors il ne s’agit pas d’informer les gens que des pères, frères, grands-pères, oncles agressent et violent les femmes et les enfants qui les entourent et donc de leurs familles. Tout comme il ne s’agit pas, l’a souligné Inès durant nos échanges, « d’hormones ou d’envies sexuelles mais d’aubaine et de pouvoir ».

Ghita interpelle sur le cycle dans lequel nous enferme le témoignage : « Une victime parle, on s’indigne comme si on découvrait l’inceste, on fait un hashtag, on interpelle Macron et le gouvernement pour au final avoir, au mieux un numéro vert, au pire un backlash de l’enfer. » Elle fait ici référence à la « commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants », lancée par le gouvernement suite au #metooinceste et qui a annoncé tout récemment un numéro pour témoigner. Quelle originalité !

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De façon similaire, Marlène Schiappa a invité très récemment des femmes victimes de violences conjugales à venir témoigner devant la police. Pourquoi n’ouvre-t-elle pas un débat public sur la police et les violences conjugales en laissant l’espace nécessaire à des contradicteurs-trices, une discussion démocratique, équitable, sur l’institution policière et les violences intrafamiliales ? Pourquoi préfère-t-elle des récits individuels qui n’interrogent rien du fonctionnement de notre système, rien quant à la légitimité d’existence de la police ? La ministre s’est ainsi félicitée sur son compte twitter : « Pour la 1ère fois, des victimes de violences conjugales au ministère de l’Intérieur pour s’adresser aux plus hauts directeurs des forces de l’ordre. ». Ce féminisme, institutionnel, fondamentalement libéral, se vante de mettre au cœur des débats la parole des victimes mais cette parole est toujours la même : une parole vidée de sa substance politique, écartée des revendications, ramenée sur le terrain de l’émotion et de la compassion quand il faut être sur celui de la négociation de réparations et de politiques de prévention.

Dépasser la binarité : parler et garder le silence, selon les circonstances

Cet été, j’ai dénoncé un harceleur et agresseur sexuel dans ma famille. Les faits ont eu lieu quand j’avais 15/16 ans. Je l’ai fait du haut de mes 23 ans, avec tout le recul et l’engagement féministe qui sépare ces deux périodes de ma vie. Je l’ai fait parce qu’on est venu me dire qu’il était un soutien des victimes de violences sexuelles, parce que j’étais fatiguée du cynisme et très en colère face à l’audace qu’il a eue d’harceler et agresser des adolescentes de sa famille puis de s’autoproclamer soutien de victimes par la suite. Je n’ai pas su accueillir ce cynisme autrement que par la dénonciation. Je l’ai fait parce que j’étais prête à entendre « tu remues le passé pour rien », « tu ne penses qu’à toi », « tu as lancé une bombe », « tu seras responsable des conséquences », prête, psychologiquement et matériellement, à rompre tout lien avec toute personne qui défendrait cette conception de la famille. Plus tard, je me suis demandé : si je n’avais pas anticipé toute cette violence, comment l’aurais-je accueillie ? Comment accueille-t-on ces réactions quand on ne s’y attend pas, qu’on ne connaît pas parfaitement les mécanismes autour du silence de la victime et de la puissance de l’agresseur ? D. Dussy écrit une phrase fondamentale dans Le berceau des dominations : « le respect dû à l’incesteur et le silence sur l’inceste sont plus forts que l’amour et la protection de ses propres enfants » (page 172). Et je pense qu’il faut en avoir conscience quand on souhaite parler d’agressions sexuelles au sein de sa famille, sinon la chute peut être d’une violence terrible.

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Pour ma part, je suis issue d’une famille nord-africaine, la respectabilité des femmes a son importance, elle est même capitale dans la vie d’une femme. On m’a toujours vendu drames et révolutions si quelqu’un s’en prenait à mon corps. Et quand c’est arrivé et que je l’ai dit, il ne s’est rien passé. Rien. On ne m’avait pas précisé que si l’atteinte au corps était interne à la sphère familiale, alors il ne s’agit plus d’une atteinte au corps familial et à notre dignité collective mais à la mienne seulement, et qui se préoccupe de l’atteinte à la dignité et au corps d’une femme ?

« Une fois qu’on a parlé, il se passe quoi ? rien. Dans ma famille, le silence est retombé aussi vite qu’il a été levé, on m’a parlé de “préserver l’unité familiale” et en gros, ça voulait dire que personne ne ferait rien contre la présence d’un agresseur pédophile au dîner de Noël. » – marie, 24 ans

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Si je raconte cet épisode peu heureux de mon été, c’est parce qu’il m’amène à penser que « libérer la parole » quand personne ne l’accueille, c’est parfois plus dangereux que le silence. Marie, une femme blanche et issue d’un milieu bourgeois, un milieu aux antipodes de mes réalités, me rejoint sur le fait qu’il ne se passe rien : « Une fois qu’on a parlé, il se passe quoi ? rien. Dans ma famille, le silence est retombé aussi vite qu’il a été levé, on m’a parlé de “préserver l’unité familiale” et en gros, ça voulait dire que personne ne ferait rien contre la présence d’un agresseur pédophile au dîner de Noël. ». Elle me rejoint aussi sur l’importance de la violence de la réception : « Quand j’ai commencé à en parler autour de moi, j’ai dû faire face à la façon dont les gens réagissent et ça a été très violent, je n’avais pas du tout anticipé ça. ». Par-delà la dangerosité d’envoyer des victimes au front, parler pour ne pas être entendues, R. a souligné la nécessité de repenser la binarité entre silence et parole, se taire tragiquement ou parler héroïquement ? La réalité doit être plus complexe : « C’est redoutable de figer d’un côté la croyance en une “libération” de ou par la parole (codifiée, uniformisée) et, en revers, une culpabilisation du silence (…) L’injonction à prendre la parole doit vraiment être questionnée, et ce qu’on entend par le “silence”, aussi. Il y a un poème de Nora Cooper qui s’appelle On Silence, qui ne parle pas directement d’inceste mais d’abus, et j’ai toujours un frisson quand elle dit à son silence you are the first one who never asked me to prove anything (tu es le premier à ne jamais m’avoir demandé de prouver quoi que soit) ».

Le silence est central dans le système inceste, il garantit l’isolement de la personne incestée et la toute-puissance de l’incesteur. Il ne s’agit pas ici d’une remise en question de l’organisation du silence des victimes de violences sexuelles, notamment incestueuses. Néanmoins, la réalité est plus dure qu’une simple libération de la parole. De même, il convient de démanteler la croyance selon laquelle la reprise du pouvoir et la réparation passent nécessairement par une dénonciation et une écoute attentive. Toutes les victimes n’y auront pas accès. Les réceptions des récits de violence sont catastrophiques, violentes, culpabilisantes. Les condamnations judiciaires sont rares, insultantes, peu significatives à l’égard des violences subies, centrées sur la punition d’agresseurs et de violeurs et non sur les besoins des victimes. Et c’est précisément parce que ces chemins mènent à l’impasse que la reprise du pouvoir, même individuelle, doit pouvoir exister ailleurs. Elle doit même absolument exister ailleurs. Il ne doit jamais s’agir de choisir entre le silence en toutes circonstances et une dénonciation au péril de sa sécurité et de son confort.

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  • Inégalités de classe et de race face à l’inceste

Lorsqu’on aborde les violences sexuelles incestueuses, on se doit d’accorder une place aux questions de classe et de race. Appartenir à une minorité raciale en France et rompre avec sa famille, c’est rompre avec la première communauté de personnes à laquelle on ressemble et avec laquelle on partage la réalité des violences racistes. La famille, c’est par là, le premier rempart contre la violence raciste de la société. Saleha, étudiante de 23 ans et nord-africaine, a évoqué les difficultés financières, notamment pour l’accès à la santé mentale : « J’aurais aussi aimé obtenir une aide pour mon suivi psychologique, je suis étudiante et paye moi-même mes séances de psy (entre 50 et 70€). Je sais qu’il existe des initiatives où les séances sont gratuites ou peu chères. Mais rien n’a réellement pu m’aider. Dans ma ville, il existe un service d’aide aux victimes qui propose des séances psychologiques gratuites. Cependant, il est possible d’avoir qu’une séance par mois, ce qui pour mon cas n’était pas assez. Et les psychologues sont blanc-hes (…) et ne comprennent pas les différences dues à la différence de race. ».

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A l’inverse, Marie a expliqué : « Je suis très privilégiée car je ne suis pas en danger suite à ma parole, j’ai eu la possibilité matérielle de parler et je suis bien entourée pour affronter les conséquences de cette parole. Mais je trouve qu’il est très dangereux de pousser des victimes à parler, en laissant penser que la libération de la parole est l’alpha et l’oméga de la guérison et de la lutte contre les violences sexuelles. »

  • Perspectives

Avec les personnes que j’ai rencontrées dans le cadre de cet article, nous avons aussi discuté de ce qu’il faudrait faire pour lutter contre les violences sexuelles incestueuses. Je tente ici d’en restituer l’essentiel. Cet essentiel repose sur la prévention d’une part et l’accès aux soins pour les victimes.

La prévention peut consister à en parler aux plus jeunes, dans toutes les institutions éducatives qu’ils fréquentent : pour Ghita, il faut le faire ouvertement. Pour Lisa, il s’agit aussi de former les adultes à entendre quand les enfants dénoncent les violences qu’ils subissent ou qu’ils s’expriment – à leur façon – sur ces sujets. La formation doit aussi concerner les professionnels de santé : s’il n’y a pas d’incesteur type, il n’y a pas de victime type non plus.

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Il est aussi nécessaire de prendre en considération les questions de santé mentale, et ce dans leur importance : il n’est pas normal que les victimes de violences incestueuses les plus précaires se retrouvent sans suivi psychologique quand elles en ont besoin. Il faut donc revendiquer cet accès à la santé mentale, que les personnes les plus précaires puissent aussi être soignées. Aussi, les espaces de reconstruction sont trop rares, qu’il s’agisse des groupes de parole ou d’autres types de thérapies collectives, et leur développement est nécessaire pour venir en aide aux victimes d’inceste en reconstruction. Il est par ailleurs fondamental d’avoir des structures efficaces dans l’accompagnement des pédophiles. Un numéro d’écoute a été mis en place par le gouvernement en janvier dernier pour « éviter les passages à l’acte ». Mais pour qu’une telle initiative de prévention soit efficace, il est nécessaire de ré-humaniser les pédophiles qui ne sont pas des monstres isolés. Pour cela, il semble important de sortir collectivement de la pseudo condamnation et de la haine performative des pédophiles. Refuser d’avoir un débat sur la prise en charge des pédophiles n’aide en rien les victimes potentielles autour d’eux.

Enfin, il s’agirait de repolitiser l’inceste. Cela signifie qu’il est à replacer dans son contexte de système hétéropatriarcal. C’est de la toute-puissance des hommes que l’on doit parler, avant de l’anéantir. On a besoin d’un débat public, ouvert, avancé et radicalement critique de l’organisation familiale hétéropatriarcale mais aussi de l’État dans la famille. Le débat doit, enfin, accueillir la multiplicité des points de vue et des trajectoires, sortir ensemble du schéma parole-rupture-punition-bonheur en opposition au tragique silence-sacrifice-destruction-mort.

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