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“Mes potes dans ma poche” : les relations parasociales à l’heure des stories en continu

À l'ancienne, pour avoir des potins sur une personnalité publique, il fallait attendre qu'elle se livre en interview ou que la presse people sorte des infos très souvent bidons. Les célébrités existaient derrière une sorte de vitre, y avait ce qu'elles décidaient de montrer, et le reste, c'était juste basé sur des "askiparait". Puis le métier d'influenceur.se a débarqué et certain.es créateur.ices ont fait de leur quotidien leur concept : leur vie est devenue leur contenu, du lever au coucher, un peu à l'image de la télé-réalité mais cette fois, direct dans notre poche. C'est comme ça que je me suis retrouvée à regarder les stories de Poupette Kenza comme on regarde les quotidiennes de Secret Story.

10 septembre 2026
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Aujourd’hui, je connais la destination de vacances de Poupette Kenza, mais il y a deux ans, je savais à peine situer la star n°1 du Snap français de l’époque. Je voyais passer le #PoupetteKenza sur Twitter sans vraiment connaître son contenu, mais je savais qu’elle vivait à Dubaï et qu’elle était souvent dans d’énormes sauces. Puis un jour, une vidéo d’elle s’est mise à tourner en boucle sur tous mes réseaux : elle était (semble-t-il) en train de réanimer son mari… avec son pied.

Même pas le temps de comprendre le contexte que Le Parisien annonce la mise en examen de Kenza Benchrif, alias Poupette Kenza, pour des soupçons de tentative d’extorsion en bande organisée et d’association de malfaiteurs, ainsi que son placement en détention provisoire. Pour ses millions de “Poupettes”, le surnom qu’elle donne à sa communauté de plusieurs millions d’abonnées, l’info arrive par les médias et pendant dix mois, c’est silence radio. Celle qui partageait jusque-là chaque détail de sa vie disparaît complètement des réseaux. Plus de stories, plus de quotidien à suivre.

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Quand elle réapparaît, c’est d’abord pour annoncer la sortie de son livre écrit en prison, puis son vrai retour se fait avec une vidéo YouTube de 35 minutes sobrement intitulée “Je reviens.” Depuis août 2025, les aventures de Poupette Kenza, c’est reparti avec la reprise d’études, la quatrième grossesse, le divorce, le procès, le lancement de marques…

Les poupettes connaissent les personnages principaux, les secondaires, les rebondissements, mais aussi les détails les plus intimes de son quotidien, de ses problèmes de digestion jusqu’aux échanges avec son avocat auxquels elles assistent parfois. Même en pleine embrouille avec son mari, Poupette lâche des “vous avez vu, les filles ?” ou des “viens montrer aux poupettes” face-cam, un peu comme si les poupettes étaient là, avec eux dans la pièce. Elles l’ont suivie de Snap à Insta après le bannissement de son compte en 2023, à travers l’évolution de sa famille, de ses projets, de ses polémiques. Elles ne suivent plus une créatrice de contenu, elles suivent quelqu’un dont elles connaissent les habitudes et dont le quotidien est devenu un rendez-vous. Et quand Poupette Kenza ne donne pas de news pendant une journée, elle finit la plupart du temps par prendre la parole pour rassurer les poupettes qui s’inquiètent ou pour se justifier auprès de celles qui lui reprochent son absence. Selon Kenza, pendant son incarcération, les poupettes auraient carrément bombardé la maison d’arrêt de courriers et d’appels.

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Une étude de la boîte de cyber-sécurité Kaspersky, relayée par Radio France indique que 49 % des utilisateur.ices français.es interrogé.es déclarent être dépendant.es des contenus partagés par les influenceur.ses qu’ils.elles suivent. Bon, ça constitue pas non plus un diagnostic, mais ça montre à quel point ces rendez-vous numériques peuvent devenir des habitudes bien ancrées. Les algorithmes jouent aussi un rôle important dans tout ça, tu cliques une fois et c’est parti, ton feed ne te propose plus que de contenus liés.

Le décalage, c’est que les influenceur.ses donnent l’impression d’être proches de millions de personnes, sauf que cette proximité ne fonctionne pas pareil dans les deux sens. Ça porte même un nom : la relation parasociale. Et ça, Poupette Kenza le sait bien, elle l’expliquait elle-même à un inconnu dans un train pour présenter son concept :

“Là, je me suis fait tromper par mon mari (…) C’est en fait une télé-réalité (…) On appelle ça une relation parasociale. Il y a des gens qui ne nous connaissent pas personnellement, que nous on ne connaît pas, mais il y a bien un attachement qui se crée.”

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De Dave Garroway à Poupette Kenza : la proximité avant les stories

Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau. En 1956, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl se penchent déjà sur cette mécanique de relation parasociale. Selon eux, à force de voir quelqu’un régulièrement, on peut finir par avoir l’impression de le connaître, même si cette personne ne sait absolument pas qui on est. Ils citent l’exemple de Dave Garroway, un animateur radio américain de l’époque qui expliquait déjà qu’il essayait de parler à ses auditeur.ices comme s’il discutait avec un.e pote autour d’un verre.

Un Poupette racontait sur Tik Tok qu’il suivait les stories “tous les jours” et parle même d’un “transfert” affectif d’avoir trouvé à travers elle “une famille de substitution” à une période où il était isolé. C’est donc vraiment pas un hasard si le mot “parasocial” a été élu mot de l’année 2025 par le Cambridge Dictionary 69 ans après les travaux d’Horton et Wohl.

Vanessa Lalo, psychologue clinicienne spécialiste des usages numériques, explique que ça a toujours existé, ça a juste pris une forme différente. Par exemple, pour Michel Drucker que les darons retrouvaient tous les dimanches à la télé, si on voulait essayer d’avoir un lien avec lui, il fallait passer par sa boîte aux lettres et sur un malentendu, si le dimanche suivant il portait sa p’tite chemise grise mentionnée dans la lettre, c’était jack-pot et on “pouvait avoir l’impression d’avoir une interaction avec lui”. Pour ma génération, c’était d’attendre désespérément un like de Lady Gaga et de Justin Bieber sur Twitter en 2010.

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Mais entre Michel Drucker et Poupette Kenza, y a eu la télé-réalité qui a complètement changé notre rapport aux personnalités. Avant ça, on suivait quelqu’un pour ce qu’il faisait, ses chansons, ses films, son style. Avec la télé-réalité, on a commencé à suivre des personnes pour ce qu’elles représentaient à l’écran. Dès Loft Story, les repas, les disputes, les moments de vie sont devenus une partie du spectacle. Avec Secret Story, Les Anges ou Les Marseillais, on a commencé à suivre des candidat.es au quotidien, leurs embrouilles, leurs histoires. On a surtout retenu des figures, des refs iconic de notre pop culture. Plot twist : quasi tous les candidat.es ou ex candidat.es de télé-réalité sont devenu.es influenceur.ses aujourd’hui.

La proximité, c’est le produit

Dans le cas de Poupette, même si elle n’a jamais participé à une émission de télé réalité, elle en a totalement adopté les codes. Même si elle partage tout avec ses abonnées du matin au soir faut pas non plus oublier que cette proximité entretenue par Poupette comme la plupart des créateur.ices, c’est aussi de l’argent. Vanessa Lalo résume ça par une formule : “mon pote dans ma poche”. Quand un.e influenceur.se recommande un produit, c’est un peu comme si c’était notre “pote” qui conseillait l’achat et que “notre esprit critique ne marche plus du tout” de la même manière. Elle rappelle aussi que “le but des influenceur.ses, c’est de créer de l’engagement avec leur audience”, les sondages et les questions en story donnent l’impression de participer.

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Récemment, pour la sortie de sa collection de merch, Poupette reprend exactement les codes de ses stories dans des contenus promotionnels scénarisés. On y retrouve des détails de son quotidien, son mari maniaque fan d’aspirateurs, les tensions dans leur couple, leurs enfants qui participent à la création de contenu. Même quand il s’agit de vendre quelque chose, ça donne l’impression d’assister à un moment de vie.

Vanessa Lalo fait aussi un parallèle troublant avec la télé et la fameuse phrase de Patrick Le Lay, l’ancien boss de TF1 : “Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible”. La différence, c’est qu’avant la publicité s’adressait à une audience plus large et qu’aujourd’hui les créateur.ices peuvent toucher des communautés très ciblées car “c’est le même modèle, mais en 100 fois amplifié”.

Et ça, ça mène forcément à des dérives. Entre 2022 et 2023, la DGCCRF a contrôlé plus de 300 influenceur.ses et près de la moitié avait un truc qui clochait souvent le même problème : on savait pas trop si c’était une pub ou pas. Poupette Kenza, elle, a écopé de 50 000 euros d’amende en 2023 pour avoir vendu des bandes blanchissantes Crest 3D White interdites à la vente en France.

Plusieurs camps, un même rendez-vous

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Poupette Kenza réunit plusieurs millions de personnes. Parmi elles, les poupettes dont on a déjà beaucoup parlé, mais aussi celles et ceux qui attendent son downfall. Moi-même, en découvrant le personnage, je suis tombée sur des tweets de fans, mais aussi sur des comptes qui scrutent chacune de ses stories dans l’attente de la prochaine polémique. Certaines critiques portent sur des sujets légitimes, comme la surexposition de ses enfants ou certains propos problématiques. D’autres basculent dans l’attaque gratuite, voire le cyberharcèlement, notamment autour de son physique.

Dans un cas comme dans l’autre, on revient voir ce qu’il se passe, deux “camps” opposés qui suivent la même série, juste pas avec le même avis sur les perso.

Réduire tout ça à une opposition fans/haters serait passer à côté d’autre chose : ces figures créent aussi des communautés, parfois juste un point de départ pour des liens entre celles et ceux qui suivent la même personne. Et finalement, ça répond aussi à un besoin assez humain, celui d’appartenir à un groupe, de partager des références communes et d’avoir l’impression de faire partie de quelque chose. Comme l’explique Vanessa Lalo : “C’est grâce à l’influence que des gens se rencontrent, mais ce n’est pas aux influenceurs que les gens parlent. C’est entre communautés que les gens se retrouvent, trouvent du soutien et se sécurisent.”

Jamais de générique de fin

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Dave Garroway avait son micro, Michel Drucker sa boîte postale, Poupette Kenza ses stories toute la journée. Les outils changent, mais la promesse reste la même, celle de donner l’impression d’une proximité individuelle au milieu de millions de gens. Les personnalités publiques ne sont pas nos proches mais ils ne sont pas non plus de simples inconnu.es.

J’aurais pu vous parler de n’importe quel.le créateur.ice qui filme son quotidien du matin au soir, le mécanisme est le même partout. Mais s’il fallait un cas d’école pour comprendre le parasocial dans toute sa démesure, direct sur Insta, sans filtre et sans générique de fin, Poupette Kenza s’imposait.

Deux ans après l’avoir découverte par hasard sur Twitter, je continue de la croiser via une story, une sauce ou un événement qu’elle organise. Et le plus ironique dans tout ça, c’est que même elle, la première concernée, semble parfois vouloir sortir du scénario dont elle est le perso principal. Elle racontait qu’avant, elle postait tout, sans filtre, presque par réflexe. Et qu’aujourd’hui, après toutes les sauces, elle essaie de checker un peu plus ce qu’elle balance et de faire la différence entre sa vraie vie et ce qu’elle donne à voir en story. Même si c’est pas toujours gagné.

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Pour ses abonné.es, ses haters et toutes les personnes qui suivent ses histoires de près ou de loin, le rendez-vous continue. Prochainement dans Wisteria Lane à Angers : accouchement, divorce, procès, déménagement…

Pas de générique de fin. Juste une nouvelle story qui commence !

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