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Lola Quivoron : « Le fait d’être non-binaire offre une forme de liberté dans la création de personnages »

La réalisatrice de "Rodeo" revient sur ses influences, son rapport à la non-binarité, et la polémique de l'été.

Par
Anaïs Bordages
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Son film Rodeo, projeté à Cannes en mai 2022, nous avait bousculé. Coup de cœur du jury dans la sélection Un certain regard, ce premier long métrage suit la course folle de Julia (Julie Ledru), une jeune femme accro à la bécane et à la vitesse, qui vole des motos en se faisant passer pour une acheteuse inoffensive. Lola Quivoron dresse le portrait de cette marginale, revêche et insaisissable, seule femme dans un milieu d’hommes parfois condescendants ou réticents à l’accepter. À l’occasion de la sortie en salles de Rodeo le 7 septembre, la cinéaste nous a accordé une longue interview par téléphone dans laquelle elle revient sur ses influences, son rapport à la non-binarité, et la polémique dans laquelle elle s’est retrouvée en juillet. L’interview a été condensée et éditée pour des raisons de clarté.

Avant de démarrer, vous êtes non-binaire, quels pronoms aimeriez-vous que j’emploie?

C’est une bonne question. Je respecte ceux qui font le choix d’un autre pronom et cette liberté est importante, mais j’avoue que j’aime bien la pluralité, je circule entre les pronoms, donc comme vous le souhaitez (rires).

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Est-ce que le fait d’être non-binaire impacte votre manière de faire des films ?

Oui. Dans l’écriture, cela donne un questionnement sur les systèmes de représentation et d’identification. Le fait d’être non-binaire offre une forme de liberté dans la création de personnages qui ne sont pas univoques, ça offre une forme de pluralité dans l’indéfinition. C’est très créatif en fait. Et c’est un rapport au monde aussi, je trouve.

La non-binarité est quelque chose que j’ai découvert assez tardivement. En fait, j’ai passé quatre ans à écrire mon film, à construire l’intrigue et les personnages, et pendant ces quatre ans j’ai aussi passé énormément de temps à me déconstruire. Je suis une femme mais je ne m’identifie pas aux normes du féminin, je ne m’identifie pas aux normes du masculin, et pour moi ce qui est hyper essentiel c’est le spectre qu’il y a entre les deux. Il y a une lecture qui m’a beaucoup guidée, parmi d’autres évidemment, c’est Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado. Dès qu’on remet en question les paradigmes du masculin et du féminin, ça crée un nouveau rapport au monde, qui est beaucoup plus libre, plus juste. Moi par exemple, mon corps a toujours été difficile à porter. On ne choisit pas notre corps. Donc j’aime bien cette forme de liberté. Julia, l’héroïne du film, est un personnage qui est hérité de mon expérience personnelle, intime, de ces lectures, et aussi de ce que j’ai pu observer des femmes rideuses pendant sept ans sur les lignes de cross-bitume.

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Julia évolue dans un espace masculin, et on lui fait sentir à plusieurs reprises qu’elle n’est pas à sa place, est-ce que cela fait écho à votre propre expérience ?

Oui, avec un corps de femme on nous laisse faire moins de choses. J’ai pu évidemment l’expérimenter plein de fois. D’ailleurs les premiers pas dans la délimitation des frontières c’est la cour de récréation en maternelle, pour moi c’était les premiers pas dans un système qui produit de la violence : des espaces délimités, avec les garçons qui jouent au foot et prennent tout l’espace de la cour, et les filles qui sont contre le mur.

Après moi j’ai toujours été à l’interstice, depuis que je suis née. L’idée de trimballer ce corps-là a toujours été problématique, et j’ai toujours été très différente dans le sens où je m’identifiais même à des animaux par exemple (rires). C’est vrai hein. Mais c’est ça qui est beau, c’est que ça crée des imaginaires, de percevoir qu’on est entre les deux.

En tant que lesbienne, je me suis souvent sentie stigmatisée, agressée. Mais mon expérience sociale à l’intérieur de la communauté des riders depuis bientôt huit ans, elle est radicalement différente de celle de Julia dans le film.

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Au début du film, j’avais peur que Julia tombe un peu dans l’archétype de la “cool girl”: la fille qui traîne avec des mecs et partage leurs centres d’intérêts “masculins”, tout en étant très désirable à leurs yeux, et rejette les autres femmes. Et en fait pas du tout. Au contraire, la complicité avec le personnage d’Ophélie offre une vraie respiration dans le film. Pourquoi est-ce que vous avez intégré cette relation entre les deux femmes ?

Il y a toujours cette idée de déjouer l’attente du spectateur. Vous vous attendiez à voir cette cool girl qui est désirée par plusieurs garçons et qui va être en rupture avec le monde des femmes, parce que justement, on l’a déjà rencontrée cette femme. Même moi j’ai pu être comme ça (rires), à rejeter les femmes, être tout le temps avec les garçons et être dans ce jeu de séduction. C’est quelque chose qui m’est assez familier, mais ce n’est pas du tout le film, et j’ai voulu déjouer cette attente là.

Julia n’est pas un objet de désir, c’est un personnage qui se débat et qui lutte contre le regard des hommes qu’elle perçoit comme une agression. Même Kaïs, un garçon doux qui est hyper touché par elle, elle va le rejeter. Ce qui me plaisait c’était d’avoir un personnage dont le désir est mystérieux, on ne sait pas où se situe son désir : ça permet d’aborder la question de la liberté. Parfois le désir est vraiment lié à un système. Ça aurait été trop facile qu’elle réponde au désir de Kaïs, on a déjà vu ça des milliers de fois. Elle a envie d’être libre, elle n’a pas envie de s’emmerder avec une histoire pareille (rires). Moi j’aimais beaucoup le fait que ce personnage soit un personnage dur, avec beaucoup de violence, de colère intérieure, de tristesse.

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La relation entre Julia et Ophélie, elle, pourrait être vue comme romantique, mais ça reste ambigu…

Elle va rencontrer cet autre regard beaucoup plus fort qui est celui d’Ophélie, et qui est aussi dans l’indéfinition, car on ne sait pas si c’est une relation filiale, une relation de solidarité purement sororale, ou une relation lesbienne qui commence. Et j’aime bien cette indéfinition, même si on touche à ces trois chemins de manière assez sensuelle. On n’a pas besoin de déterminer les choses en fait, il faut rester libre dans notre regard. Et plus on reste libre, plus on laisse la place au spectateur de prendre ce qu’il a envie de prendre, de projeter ce qu’il a envie de projeter, et c‘est assez beau parce que c’est faire confiance à l’autonomie de son regard. Je n’ai pas à lui dire ce qu’il se passe. Dans le film par exemple, il y a assez peu de psychologie. Les dialogues sont très concrets, liés aux actions du film. Les comportements sont là, et il y a des spectateurs qui jugent les vols, la “délinquance” dans le film (ce n’est pas du tout un terme que j’aime utiliser). Mais je suis désolée, j’ai bouffé Pickpocket de Robert Bresson des centaines de fois, c’est le premier DVD que j’ai acheté, et je trouve ça beau en fait le geste du vol, c’est presque un geste artistique. Il y a un podcast génial sur Arte, Les Braqueurs, qui raconte la beauté du geste, pourquoi ils font ça. Parfois c’est pour la thune évidemment, mais il y a d’autres choses, la performance par exemple.

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J’aime bien la façon dont Julia joue avec les codes de la féminité et le code switching, elle modifie sa manière de parler et de se présenter quand elle vole des motos…

La question du vol m’intéresse. Je connais très bien l’univers du cross-bitume et je sais très bien que c’est un cliché de montrer ces jeunes en train de voler. Dans mon film, c’est là, on ne peut pas le nier. Mais pour moi s’il y a du vol, c’est parce que ça vient du personnage de Julia. Elle a une addiction à l’adrénaline, et c’est ce qui la pousse à inventer un tas de stratagèmes pour s’en procurer. C’est une tricheuse pour moi, elle est rusée. Et le vol lui-même, c‘est souvent encadré d’une mise en scène proche d’un travestissement : on fait croire quelque chose et puis hop, c’est subtilisé. Et ça, ça m’intéresse beaucoup, parce que c’est exactement la même énergie que ce personnage, qui navigue entre les genres, entre le masculin et le féminin, qui prend ce qu’elle a à prendre, qui est très libre et ne se fixe jamais. On peine à la suivre, elle déborde toujours du cadre, et d’ailleurs le seul plan fixe du film qui vient l’encadrer, c’est celui de la mort à la fin. Moi je me suis souvent fait voler mon portable dans le métro, et passé le moment où ça te fait chier et où tout est horrible, après tu repenses à la manière dont on t’a volé ton téléphone, et ça te fait rire quoi. Mais bon après on va dire que je fais l’apologie du vol (rires).

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Vous avez parlé de livres et de podcasts, est-ce qu’il y a des films qui vous ont influencée ?

J’aime beaucoup Taxi Driver pour le rapport à la paranoïa, c’est un personnage d’homme opaque, violent, et il y a très peu de personnages de femmes qui ont cette noirceur-là. Il y a Rosetta des frères Dardenne aussi, dont je cite la première séquence dans mon film, celle où Rosetta se débat pour trouver du travail dans cette usine, et se fait jeter par son patron et les flics. Évidemment on n’est pas du tout à la hauteur de cette séquence là dans mon film mais en tout cas j’y ai beaucoup pensé … Il y a aussi Accattone de Pasolini, et un film noir américain, qui s’appelle L’enfer est à lui (White Heat en VO) de Raoul Walsh, où à la fin le personnage de gangster en cavale décide de se faire exploser dans une usine chimique. Et après, les films des frères Safdie dans le rythme, le traitement du son…

Beaucoup de gens ont comparé votre film à Titane, sans doute pour l’amour de la mécanique, le côté queer et féminin, mais j’ai plutôt pensé à American Honey pendant la scène où les personnages dansent autour du feu.

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Oui je sais. J’ai bien aimé Titane, mais même s’il y a des rêveries dans mon film et qu’on pourrait dire qu’il est transgenre à plusieurs endroits ; entre les genres cinématographiques et les genres tout court, disons que mon film est plus inscrit socialement que Titane.

Et j’aime énormément le cinéma d’Andrea Arnold, mais pour la séquence de fête, ce qui est fou c’est qu’au moment où on la tourne, on n’avait rien préparé. Il y a la fumée, il y a la musique, et ils commencent à monter sur le toit de la voiture d’eux-mêmes, et moi je commence à penser à la scène de nuit dans American Honey et à me dire “oh c’est pas possible, on va me dire que j’ai copié cette séquence-là” (rires). Après ça ne me dérange pas qu’il y ait ce lien.

Est-ce que vous pouvez m’en dire plus sur le personnage d’Ophélie, et notamment pourquoi vous avez choisi de travailler son rapport conflictuel à la maternité, et son rapport d’emprise avec son conjoint incarcéré ?

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Pendant le tournage, je suis allée voir un ami qui était en prison à Fresnes, qui devait jouer le rôle d’un des personnages. Et j’ai été très frappée par l’expérience du parloir : ce ne sont que des femmes qui voient des hommes enfermés. J’ai pu discuter avec certaines d’entre elles, elles étaient très en colère, c’était très humiliant pour elles, et j’ai vraiment senti que quand on a un proche en prison, l’enfermement est à l’échelle d’une famille en fait.

Et puis la question de la maternité, d’une femme qui a des difficultés à être mère, c’est intéressant parce que depuis quelques années on écoute un peu plus les femmes. Il y a une remise en question de l’idée que quand on est mère, tout est beau, et j’aime bien l’idée qu’il y ait un tout petit peu ça dans le film. Après, l’image de la mère qui crie, c’est ma mère (rires).

(Attention spoiler) À la fin du film, on a l’impression que Julia accepte sa propre mort, qu’est-ce que vous vouliez raconter avec cette fin ?

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À défaut d’accepter ce corps qu’elle est obligée de porter, et qui lui vaut pas mal de stigmates, elle a trouvé son espace de liberté dans une forme de spiritualité, qu’on aborde dès le début du film avec la scène où elle se purifie à la sauge. Dès cette scène-là, on comprend qu’elle a déjà un pied dans le monde de l’invisible. À la fin, oui il y a une forme de délivrance dans la mort, on pourrait se dire que ce personnage comprend que sa liberté absolue est du côté du monde des morts, parce qu’elle se détache de ce corps. Il y a un livre sur le taoïsme qui m’a beaucoup influencée, qui s’appelle le Traité du vide parfait. Ça m’a permis de comprendre comment la pensée orientale aborde l’idée de la mort et de la vie, du rêve et de la vie réelle, il n’y a pas de distinction entre la vie et la mort. Je me suis retrouvée dans cette imagerie-là, et pour moi il n’y a pas vraiment de mort à la fin, c’est le phénix qui renaît de ses cendres.

Il y a l’idée de la mythologie aussi, du martyre. On brûle un corps, ça pourrait être d’ailleurs le corps d’une sorcière, et finalement la personne est idolâtrée et devient une figure sacrée. C’est pour ça que je tenais absolument à ce que le spectre se décolle de ce corps calciné. Pour le coup, ça aurait été problématique pour moi de la laisser brûlée comme ça. D’un point de vue de la narration, d’un point de vue intime, et d’un point de vue féministe et politique.

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En quelques mois vous avez connu un grand succès critique à Cannes, et une polémique juste derrière, où l’on vous a accusée de faire l’apologie du rodéo urbain et sauvage. Le film sort bientôt, comment est-ce que vous appréhendez la sortie ?

La plupart des gens qui ont fabriqué cette polémique n’ont pas vu le film. (ndlr: dans un communiqué publié dans Le Parisien, la réalisatrice explique que le terme de rodéo urbain qualifie “une pratique marginale, dangereuse, qui a lieu sur la voie publique, au milieu des voitures et des piétons. Or je ne mets en scène aucun rodéo urbain. On ne voit pas de riders rouler en ville dans mon film, pas non plus de course-poursuite avec la police qui n’apparaît jamais.”) Je pense que les gens verront le film, qu’il parle de lui-même, et moi je reviendrai toujours au film. Et même si des séquences du film font débat, tant mieux, le cinéma n’est pas fait pour diviser mais pour rassembler, c’est une expérience collective. Ce qui est dommage, c’est qu’on oublie de donner la parole à ces jeunes.

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Dans cette vidéo Konbini qui nous a causé pas mal de chaos médiatique, ce n’est pas parce que je parle de la réalité des prises en chasse, que les autres réalités n’existent pas. Assez souvent, il y a des gens qui m’envoient des articles de faits divers, comme si je devais réagir à ça et être responsable de ces accidents-là. On pense que je suis contente d’apprendre qu’une petite fille est à l’hôpital et a été percutée par une moto cross. Sur internet tout est amplifié, binarisé justement, soit on est pour, soit on est contre, c’est pouce levé ou pouce en bas, et franchement il faut ramener tout ça à quelque chose d’humain. Il faut proposer des solutions pour lutter contre ces nuisances-là, et en même temps, pour satisfaire ces jeunes qui continueront coûte que coûte à faire leur passion. Je pense qu’il faut créer un débat plus profond, écouter ces jeunes riders, écouter des gens qui ont été condamnés, des politiques, des maires. C’est en train de bouger : la maire de Vaulx-en-Velin est en train d’expérimenter, elle a créé une route dédiée à la pratique du cross bitume, et elle dit qu’il y a un changement. Même si ce n’est pas tout, il y a aussi une partie répressive, et une partie d’éducation, pour rappeler que la moto c’est pas en bas des immeubles, c’est pas sur le trottoir. Mais encore faut-il s’intéresser aux jeunes et à leurs quartiers. Je pense que c’est une bonne idée de dédier des routes au cross-bitume, ça ne peut pas tout résoudre, mais ça peut faire avancer les choses. Et après moi je reste une artiste, je suis réalisatrice, je ne suis pas politique, je ne suis pas un étendard.

Est-ce que vous travaillez déjà sur autre chose ?

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Oui, je vais faire un autre film produit par CG Cinéma. C’est le tout début de l’écriture donc ce que je peux vous dire c’est que ça sera un polar, un film noir, un film sombre (rires), avec des femmes évidemment. Mais avec des femmes qui se sentiront peut-être pas “femmes femmes” à l’intérieur (rires).