Lettre à celles qui s’excusent de me croiser aux toilettes

Il n’y a pas de mal/mâle. Et quand bien même ?

On me trouve parfois jolie et aussi super beau. Moi-même je ne sais pas trop. “Moche” aurait mis tout le monde d’accord mais la vie est faite de nuances, hélas. Ces quelques mots s’adressent à toutes celles qui ont croisé mon chemin au petit coin (parfois en me claquant la porte au nez) mais aussi à toutes les personnes qui se font zyeuter de la tête aux pieds quand elles ont juste envie de faire pipi ou caca. Au fait, vous avez le droit de vous regarder dans le miroir quand vous vous lavez les mains… Je vous vois. 

Je tiens juste à préciser ici, au cas où, que je parle uniquement de mon expérience, et donc qu’il n’y a aucun jugement envers celles/ceux/celleux qui ne sont pas aussi à l’aise que moi à l’idée de se faire reluquer de la tête aux pieds aux toilettes et ailleurs. 

Le petit coin comme zone d’inconfort : action. Aux toilettes, surtout si elles sont publiques et genrées, mon entre-jambe saute violemment aux yeux de celles qui, perturbées par mon crâne rasé & co, ont l’impression d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Comme si elles allaient passer un sale quart d’heure et que, soudainement, mon habit faisait de moi le moine (ou la nonne) que je ne suis pas. Alors que non ! Mon trône est aussi le leur, de même que les petites tâches jaunâtres laissées sur la cuvette. 

La première fois que c’est arrivé c’était à l’Université de Montréal, aux toilettes du 6e étage du 3744 Jean Brillant. Comme chaque matin, vers 10h, ma vessie me criait de la délivrer. Et comme à chaque fois que je dois aller aux toilettes (publiques genrées, je me répète mais c’est important), mon cerveau impose à ma vessie d’attendre un peu. D’attendre un hypothétique moment où, comme par magie, personne n’aurait l’idée de vider sa vessie en même temps que la mienne. Pas par pudeur, non : les bruits intimes de nos congénères (que les cloisons ne couvrent pas) ne sont plus un problème depuis longtemps, on fait tous caca comme dirait l’autre. C’est plutôt par lassitude et par gêne que ma vessie a pris l’habitude de patienter. Par peur de croiser cette énième petite madame qui, se frottant (façon de parler) à moi et à mon aura ambiguë, sera aussi gênée que moi. Et ça n’a pas loupé. “Oh pardon!” C’est la seule chose que j’ai pu entendre après avoir entre-aperçu la silhouette d’une employée qui, en me voyant, a été tentée d’aller se soulager du côté des hommes. “Non, non, c’est juste moi… Enfin, c’est bon, je veux dire! Vous êtes dans les bonnes toilettes”. C’est tout ce que j’ai pu dire pour la retenir de ne pas aller voir ailleurs – d’autant qu’elle aurait pu m’y trouver aussi puisqu’il m’arrivait de tester le côté barbu de la force de temps à autre. Si c’est plus propre d’un côté? Allez vérifier par vous-même.

(…) cette boulangère qui a toujours envie de tout savoir sur ma b(r)aguette :  “Bien cuite ou pas trop cuite, jeune homme?”

Depuis cet épisode, le même scénario s’est reproduit plusieurs dizaines de fois au Canada, en France, aux États-Unis, etc. Les endroits les plus gênants où ma carcasse androgyne est plus lourde à porter qu’ailleurs restent les toilettes d’aéroport et celles des centres commerciaux. Je parviens même à “sentir” l’ouverture d’esprit d’un endroit en testant les toilettes et la “réception” que j’y reçois. Je suis mon propre cobaye. Ailleurs qu’aux toilettes aussi, ce syndrome du moment gênant partagé fait rage : sur un parking de Soisy-sur-Seine, on (il) m’a lancé un sympathique “Hey beau gosse! T’es célib?”, cette boulangère qui a toujours envie de tout savoir sur ma b(r)aguette :  “Bien cuite ou pas trop cuite, jeune homme?”, l’infirmière de la clinique d’insémination qui voulait recueillir mon… sperme (alors qu’on était là pour choisir celui de notre donneur justement). Ça ne s’invente pas.

Bref, en plus d’être daronne, je suis aussi daron. Et j’ai, a priori, une voix de castrat. 

Sans parler de cette soirée tango dans un parc près de chez moi. Une septuagénaire nous invite, ma conjointe, mon bébé de 13 mois et moi-même, à nous asseoir à côté d’elle pour admirer les danseurs. Elle me raconte qu’elle vient de prendre sa retraite de médecin (“bravo !”), qu’elle a vécu 7 ans à Montpellier (“je n’y suis allée qu’une fois, moi”), que son fils est un con (“ah…”), qu’elle vit maintenant à Laval (“pas trop triste ?”), que j’ai l’air autochtone (“je viens de Bretagne, je vous assure”), que mon prénom lui rappelle le nom de Jean Désy (“au Starbucks, on me l’écrit parfois comme ça aussi”), qu’elle ne sait pas à qui notre bébé ressemble le plus (“moi non plus”), qu’elle est surprise que je n’ai pas de barbe (“moi aussi”), qu’elle estime que la paternité est une “profession de foi” (“certes”), que la virilité est un étrange concept (“tout à fait”), et qu’elle espère surtout que bébé fera un beau cododo entre “papa et maman” cette nuit (“mais oui, nous aussi !”). Bref, en plus d’être daronne, je suis aussi daron. Et j’ai, a priori, une voix de castrat. 

Par cette conversation anodine, Jacqueline (je ne lui ai pas demandé son nom mais elle avait une tête de Jacqueline) m’a fait du bien et m’a fait flipper en même temps. Elle m’a confronté·e à moi-même, Jacqueline. Parce que cet assemblage un peu chelou de mon être (androgyne pour les intimes, gynandre pour les universitaires) ne pose pas forcément problème dans l’espace public, à condition qu’on me prenne pour ce qui arrange et rassure l’imaginaire collectif. À condition que mon allure de drag king ne renverse pas trop le binarisme de nos conventions.

Pour les petits curieux, j’ai tout l’attirail biologique d’une femelle mais certains signes extérieurs me font défaut. Comprenez: je n’ai pas beaucoup de poitrine (encore heureux), peu de hanche et peu importe ma coupe de cheveux, on ne sait pas trop ce que je suis. Quand j’avais les cheveux longs, on trouvait encore moyen de me comparer à X membre de tel boys band. Bref. “Il y a un truc dans l’énergie que tu dégages. J’oublie même que t’es une meuf!”, c’est ce qu’on me dit souvent. 

Finalement, jusqu’à ce que j’ouvre la bouche (quoique, coucou Jacqueline), certain·es voient en moi… exactement ce que je suis. Et c’est tout l’intérêt de cet article : s’ils avaient raison de ne pas savoir? Si cette façon de me confondre n’était pas la plus belle manière de respecter ce que je suis? À savoir, me laisser là, à la frontière du féminin et du masculin sans forcément chercher à savoir. Me laisser revendiquer l’usage premier de mon corps comme simple moyen de transport, et plus si affinités (on peut s’en parler).

Dorénavant, avant de passer aux toilettes (votre vessie apprendra à patienter), ayez une pensée pour toutes ces personnes mi-homme/mi-femme/ni homme/ni femme, rien du tout, hyperlucides-qui-savent-que-le-binarisme-est-une-escroquerie etc, qui se retiennent bien de vous parler de leurs états d’âme mais qui ne devraient plus se retenir d’aller aux toilettes.

Et à vous qui n’avez plus envie de patienter ni d’éviter de croiser votre propre regard dans le miroir des toilettes publiques genrées, téléchargez cette app’ ou venez faire pipi chez URBANIA, on s’y sent bien dans nos toilettes pour toustes (oui, c’est comme ça l’écriture inclusive). Quoiqu’il en soit, où et qui que vous soyez : tirez la chasse, merde ! 

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