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Le monde d’après: tout quitter pour se retrouver

Quitter Paris pour la Charente.

Par
Anonyme
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La vie, ce long fleuve tranquille. Du moins, jusqu’au 16 mars 2020, le jour où la France entière s’est barricadée, où elle s’est repliée sur elle-même, après l’annonce d’Emmanuel Macron: «Nous sommes en guerre.» En guerre contre la Covid-19, cet ennemi invisible et meurtrier, qui a sauté à pieds joints dans la vie de chacun, prenant des vies et en mettant d’autres entre parenthèses.

J’ai toujours été sur les rails. Mes études de droit et de journalisme, fastidieuses et soporifiques, sont de celles qui rassurent les parents, l’étudiant, et le futur employeur. Après plusieurs années sur les bancs d’universités parisiennes, j’ai décroché un CDI dans une multinationale spécialisée en communication, et ce à peine sortie du moule. Mon entourage, ma famille, tous s’y attendaient, même si j’ai quand même pu lire sur le visage de chacun leur soulagement, parce que n’oublions pas, «les métiers littéraires ne paient pas» (sic).

N’empêche, j’étais en place, un bon petit soldat, tous les jours au rendez-vous dans le grand quartier financier parisien de La Défense. Mon travail consistait en la rédaction de revues de presse pour une célèbre marque de montres suisses. Je travaillais de nuit, et livrais ce Saint Graal d’agrégats d’actualités horlogères («Brad Pitt a troqué sa Breitling pour une Cartier», «Kylie Jenner s’est offert une Audemars Piguet», enfin, de vraies news, quoi) à partir de 6 heures du matin jusqu’au début de l’après-midi: après quoi, je retournais dans mon petit studio parisien du 16ème, quartier barbant et indécemment riche de la capitale.

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Ma vie était toute tracée. Un an après, j’aurais gravi un échelon. Puis un autre. J’aurais pu déménager de mon studio pour avoir un deux-pièces. Peut-être que j’aurais adopté un chat. Une seule certitude, celle que ma vie était à Paris. Parisienne depuis 8 ans, j’y avais vécu des histoires d’amour tragiques. J’y avais épousé quelqu’un, puis divorcé. J’aurais sûrement, avec un autre, eu des enfants (un garçon et une fille) que j’aurais promenés au Jardin du Luxembourg le dimanche. Paris, pour moi, son snobisme, sa beauté, ses pigeons, étaient une évidence. Avant que cette menace de virus ne s’abatte et bouscule les certitudes de chacun.

L’appartement, en bordel, m’étouffait. L’idée de devoir m’y cloîtrer indéfiniment me chavirait l’estomac.

Le 16 mars donc, je me suis réveillée à 6h du matin. Plusieurs messages de mes parents, de mes amis, me demandaient si je ne devais pas venir me confiner avec eux en province, si confinement il y avait. L’appartement en bordel, parce que je n’ai jamais connu l’organisation et ce au grand dam de ma mère, m’étouffait. L’idée de devoir m’y cloîtrer indéfiniment me chavirait l’estomac. C’était décidé, je n’y resterais pas. D’ailleurs, je n’y reviendrais pas non plus. Conciliant, mon propriétaire accepte qu’en ces temps sans précédent, je claque la porte et laisse les clefs à l’intérieur. Moins conciliant, mon employeur reçoit ma démission de plein fouet. En quelques heures, je mets mon joyeux désordre en boîte, mets cette boîte dans une caisse de location et prends la route vers le petit hameau familial, où ma famille cultive la vigne pour faire du cognac. Je n’ai alors plus de job, plus de maison à mon nom et beaucoup d’adrénaline dans le système.

Ma fuite en avant m’a privée de cette sécurité financière qui a toujours bercé ma vie professionnelle. Chaque soir, je me demande comment je subviendrai à mes besoins le mois prochain.

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J’écris ces lignes depuis mon nouveau fief. Dans cette grande bâtisse charentaise, où mes aïeuls ont vécu, et qui tombe un peu en ruine. L’ânesse, dans son enclos, braie pour me rappeler qu’il est l’heure de sa pitance. Parce que, sans vouloir faire de spoiler, ma vie n’a pas tout à fait pris la tournure que j’avais imaginée. Ma fuite en avant m’a privée de cette sécurité financière qui a toujours bercé ma vie professionnelle. Chaque soir, je me demande comment je subviendrai à mes besoins le mois prochain. Combien de propositions d’articles je devrais soumettre aux différents journaux pour lesquels j’ai écrits. Et combien de semaines d’affilée je devrais tailler les vignes du domaine familial pour amortir mes dépenses.

La liberté, parfois vertigineuse, dont je jouis aujourd’hui ne pourrait être compromise par aucun verre de rosé en terrasse du Café de Flore.

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Pourtant, je ne reviendrais à ma vie d’avant pour rien au monde. Paris ne me manque pas, la promiscuité et le bruit me sont intolérables. Parce qu’il y a peu de choses plus satisfaisantes que de voir, après mon dur labeur champêtre des mois passés, les premières grappes de raisin pousser, et parce que je peux me nourrir tout simplement en allant cueillir les légumes de mon potager. Parce que la liberté, parfois vertigineuse, dont je jouis aujourd’hui ne pourrait être compromise par aucun verre de rosé en terrasse du Café de Flore, aucune proposition d’emploi comme cadre supérieur, ni aucun appartement dans un immeuble haussmannien.