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Le jazz est-il la meilleure bande-son pour se battre ?
Bien des choses ont changé depuis la naissance de ce genre musical, qui comme une hydre d’ailleurs n’a jamais eu un seul et unique visage et qui contrairement à ce qu’affirme André Manoukian n’a certainement pas été inventé en France.
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Une certitude demeure : le jazz, les jazzs va-t-on se permettre, sont la musique parfaite pour résister. Aux dominations, aux hégémonies, aux automatismes. Pour discuter de cette assertion qui ne mérite que d’être remise en perspective, j’ai eu la chance de rencontrer Maurin Auxéméry. Programmateur du meilleur festival en la matière, le Festival International de Jazz de Montréal qui vient de vivre une de ses plus belles éditions (d’après mes statistiques personnelles), il a accepté de raconter son lien viscéral à cette musique vivante, mouvante et n’affirme plus que jamais comme expérience sociale et politique.
Pour entrer en matière, il nous a rappelé la genèse de ce festival mythique dont il a récupéré, avec une équipe géniale, les clés :
Un village utopique
Montréal, début des années 80, une bande de copains qui s’appellent Alain Simard, André Ménard, Denyse McCann et Alain de Grosbois lorgnent sur ce qui se passe ailleurs : “c’était la mode de monter les festivals de jazz à cette époque-là. En France, il y avait Juan les Pins, il y avait Nice, il y avait Marciac qui venait de se créer, il y avait tout ça. Puis de ce côté-ci de l’Atlantique, il y avait Newport et d’autres. Les gars se sont dits : “Vas-y, c’est bon, on monte un festival”. Parce qu’ils savaient qu’ici à Montréal, il y avait un désir et un appétit pour ça.”
Dans la volonté de créer un “village utopique”, ils prennent une décision majeure : en faire un festival à but non lucratif, en proposant de grands concerts publics et quelques spectacles payants. « La gratuité est à l’origine de tout ça. Comme une invitation à venir découvrir des tas d’artistes exceptionnels, des légendes comme Chick Corea, Ray Charles, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Antônio Carlos Jobim, Stéphane Grappelli, Jaco Pastorius ou Miles Davis sur un site ouvert à tous, ce qui est supradémocratique.
C’est ça l’affaire du village utopique. Pour le simple bonheur de la musique, du rassemblement, peu importe d’où l’on vient, peu importe ce que tu gagnes comme argent ou la couleur de ta peau. Pas de ségrégation, pas de frontière ; c’est un peu ça la ligne directrice du festival au départ et ça l’est toujours. C’est le festival le plus rassembleur à Montréal aujourd’hui. »
Rendre ses jambes au jazz
Le jazz – par-delà Montréal – a connu des âges d’or et des âges de bronze, moins flamboyants, moins populaires. Je me permets de citer à ce propos Manu Dibango que j’ai eu la chance d’interviewer pour Radio Nova et qui m’a dit un jour quelque chose comme : “le jazz a failli mourir le jour où on lui a coupé les pattes”. Comprendre, quand il a cessé de faire danser et quand certains ont cru qu’il fallait en faire un genre musical cérébral, intellectuel et mental. Maurin Auxéméry est d’accord avec Manu Dibango, évidemment : “lui couper les pattes, c’est lui demander d’arrêter d’être vivant, de cesser d’être un genre qui fait vibrer et réagir les gens”.
Cet élitisme et cet académisme sont des pièges dans lesquels même un Festival comme celui de Montréal a risqué de tomber « Petit à petit, avec le succès, le jazz s’est blanchisé, surtout au niveau du public. Et puis au niveau des musiciens aussi. Certaines écoles et universités ont créé une élite de cette musique. A McGill par exemple (célébrissime université de Montréal), il n’y a que des blancs qui y ont accès. Et on apprend à ne pas applaudir aux solos. On a fait de ce genre quelque chose de très sérieux”.
En un siècle (et quelques) l’industrie du jazz a eu le temps de se métamorphoser. Mais c’est pour aller à l’encontre de ces tendances mortifères, qui guette d’ailleurs tout genre musical qui s’industrialise, que la direction actuelle du festival – nommée en mars 2022 – a choisi de replacer le plaisir, la joie et la vie au coeur de sa programmation :
« Quand je suis arrivé à la direction, j’ai eu cette envie d’explorer la danse dans le festival, justement pour reconnecter cette musique aux corps et pour que les gens puissent se lâcher, et évacuer beaucoup de choses. »
Se souvenir donc que quand le jazz est bon, il prend la forme d’une sensation physique qui se passe de grands mots. Et cette année, face aux solo de Victor Wooten, aux envolées délirantes de Ca7riel & Paco Amoroso, aux improvisations de Kamasi Washington, aux bizarreries d’Angine de Poitrine, aux coups d’éclats de Leenalchi, aux chorégraphies légendaires d’El Gran Combo de Puerto Rico, aux vibrations de Naika, j’ai entendu des onomatopées, des cris, des “oh yeahh”, vu des têtes ânonner, des corps marquer le rythme.
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Et surtout j’ai compris combien en 2026, à Montréal, le Jazz réunissait un public d’une ampleur folle. Face à ces quelques 500 concerts étalés sur 12 jours, dont plus des ⅔ sont sont gratuits, il y a eu environ 2 millions de spectateurs qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres. Des bandes de jeunes lycéennes qui se retrouvent là pour fêter l’été enfin arrivé, des familles qui se transmettent des passions, des couples en premier date, d’autres en dernier date, des gens qui ne voulaient louper aucune note et d’autres qui écoutaient distraitement. Un tout vivant, métissé et aussi iconoclaste que ce genre musical.
RÉSISTER FACE À L’EMPIRE
Cette année, le festival – que j’ai eu la chance de pratiquer plusieurs fois – m’a sincèrement semblé particulièrement tourné vers l’avenir. J’y ai trouvé une programmation atypique, loin des lineups polycopiés de nos festivals français. Comme si tout ici avait été fait à la main, soigneusement, sans aucune pression extérieure. Pourtant derrière ce festival aussi se trouve le géant Live Nation, qui régit tant d’évènements musicaux en Europe, mais l’équipe a semble-t-il, avec eux, les mains plus libres qu’ailleurs.
Cette possibilité de se tailler une telle programmation est aujourd’hui un privilège dans une industrie musicale et une époque dominées par les circuits standardisés. Ce qui rend très fier le Festival qui a conscience des avantages de sa situation géographique : “En France, les gens font aussi comme ils peuvent, avec les artistes qui sont disponibles, en tournée en Europe. Nous on a une position dans le monde qui est un peu particulière. On est très ouverts sur l’Europe du fait de la francophonie, sur la Belgique, la Suisse, la France. Mais on est en Amérique du Nord, donc très ouverts sur les États-Unis, puis le reste du Canada et l’Angleterre aussi. Et donc ça, ça nous permet de regarder un peu partout et d’aller peut-être plus loin que d’autres. »
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Et puis, l’époque est périlleuse pour qui travaille dans la musique ; les subventions publiques s’effondrent poussant certaines structures à sacrifier la prise de risque sur l’autel de la rentabilité économique. Si Montréal ose faire le choix inverse – tester toujours un peu plus loin – c’est évidemment grâce à la multiplicité de ses soutiens privés et publics :
« Financièrement, personne ne peut prendre de risques en France, parce qu’il n’y a plus de subventions. Nous, en 2022, on a réussi à obtenir une grosse augmentation budgétaire pour la programmation gratuite ce qui nous a permis d’aller chercher des artistes un peu différents. Ça nous a permis de tester des choses, et plus précisément de remettre du jazz un peu partout dehors et de ne pas le carcaniser sur des scènes spécifiques, conditionné à une billetterie »
Cette liberté totale a permis à l’équipe de programmation de suivre à la trace un genre qui évolue à toute vitesse : “on s’entend depuis la création du jazz, il n’a pas arrêté d’évoluer. Il y a eu des mues tous les 10, 15, 20 ans. Dernièrement on est sur des développements de scènes DIY, puis genre de trucs avec des sons plus robotisés, des sons plus rap, des sons plus… plus pop aussi. Aujourd’hui, on entend des choses qui ne ressemblent en rien à du Bebop, mais qui en sont la suite logique. C’est organique, c’est vivant. »
Certaines choses n’ont, cela dit, pas bougé dans le jazz, comme ce goût pour l’improvisation, ce plaisir de l’instant présent, qui tranche avec nombre de concerts mainstreams où tout est écrit, calibré, calé. Dans un concert de jazz, et particulièrement du Jazz à Montréal, « il y a de la place pour le moment. »
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Se souvenir d’où l’on vient pour savoir où on va
A ce moment de l’interview, je me suis mise à rêver : “Maurin, est-ce bien vrai que le jazz peut nous sauver d’un futur formaté, algorithmé, aseptisé ? Qu’il peut devenir un havre de paix pour personnes curieuses, ouvertes, minorisées – où nous lutterons main dans la main contre l’avenir qu’on nous promet ?”
Pour Maurin : « c’est drôle de le voir comme ça. Je trouve ça très bien de le regarder dans ce sens-là et d’arrêter de victimiser ce genre-là qui a quand même longtemps souffert de sa réputation.
Mais si on dit aujourd’hui que c’est un espace de liberté, de résistance et tout, il y a une chose qu’il ne faut surtout pas oublier, c’est : qu’est-ce que c’était au début et à quoi ça a servi ? Le jazz a été un lieu de libération et de communication entre des gens qui pouvaient exprimer quelque chose qu’ils n’étaient pas en mesure d’exprimer autrement et dans une société qui était extrêmement discriminante, violente, ségrégationniste.”
Ce que je comprends, c’est qu’évidemment, en un siècle, tout a changé : le monde, le jazz, celles et ceux qui en font, celles et ceux qui en écoutent. Sans comparer l’incomparable donc et demander au jazz de porter le monde entier dans une période où personne ne saurait dire où il va, on peut tout de même s’inspirer de l’intégrité, du sens de la résistance et de la générosité du jazz.
Et espérer que pour le siècle prochain, le festival de Montréal sera là pour continuer à nous faire prendre conscience de tout ça.
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PS(sst) : et si vous en voulez encore plus, on avait aussi causé de jazz avec Flore Benguigui en ce se demandant tout simplement si le jazz peut pas sauver le monde.
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