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Le charme discret des scénaristes

Derrière chaque arc, chaque cliffhanger, chaque personnage, il y a des scénaristes qui ont passé des heures à se triturer le cerveau en ateliers d’écriture ou à plancher sur un Google doc. Avec le temps, leur rôle a considérablement évolué, jusqu'à en faire des acteurs incontournables du développement créatif. Des débuts du cinoche aux menaces de l’IA, on vous refait l’historique.

18 mars 2026
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La place des scénaristes n’a jamais été gravée dans le marbre. Au début du XXe siècle, ceux-ci sont vus comme de simples exécutants, et le cinéma est un spectacle visuel avant tout. On note cependant quelques exceptions, comme Georges Méliès, qui écrit et conçoit entièrement ses films, ou Charlie Chaplin, qui saupoudre ses impros d’un vrai travail d’écriture. Ironiquement, les femmes sont nombreuses parmi les scénaristes de films muets, leur travail étant alors bien moins considéré. Mais dès les années 1930, et alors que le métier gagne en street cred, elles sont peu à peu évincées.

Plumes à louer

Les choses commencent donc à changer dans les années 20 avec l’arrivée du parlant et les débuts du studio system, période pendant laquelle les grandes sociétés américaines contrôlent la production, la distribution et l’exploitation. Dans ce contexte, les auteurs sont sous contrat et un studio leur assigne des projets : ils grattent du papelard en pagaille. Avant sa finalisation, le scénario passe par plusieurs mains, si bien qu’il n’y a presque jamais un seul auteur de crédité. À l’époque, le scénariste a peu de contrôle sur ses propres idées et sa créativité est sévèrement encadrée.

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Cependant, avec le temps, l’intrigue et l’écriture deviennent de plus en plus centrales dans le développement du film, et certains auteurs commencent à acquérir une vraie notoriété. C’est le cas de Billy Wilder, que la postérité a surtout reconnu comme réalisateur, mais qui, à la fin des années 30, co-écrit notamment le scénario Ninotchka d’Ernst Lubitsch. C’est justement parce qu’il est profondément frustré de voir ses textes remaniés, tronqués et vidés de leur substance que Wilder passe lui-même à la réalisation. La figure du scénariste reste malgré tout assez peu respectée, et même des stars comme F. Scott Fitzgerald, engagé comme scénariste à Hollywood alors qu’il a écrit Gatsby une dizaine d’années plus tôt, sont invisibilisées, voire dénigrées.

Le paradoxe des auteurs

Les années 50 changent progressivement la donne avec l’émergence du cinéma d’auteur, où le réalisateur devient porteur d’une vision plus personnelle, voire avant-gardiste. En France, les réalisateurs de la Nouvelle Vague écrivent eux-mêmes leurs films ou participent activement à leur écriture. En 1959, Truffaut signe Les 400 Coups, avant de confier une idée originale à Godard pour À bout de souffle l’année suivante. Le scénario acquiert alors un nouveau statut : il est désormais considéré comme un acte créatif à part entière et non plus comme un simple outil technique. Cette évolution contribue à consacrer le réalisateur comme auteur du projet. Une dichotomie encore d’actualité : sont régulièrement opposés aux films d’auteur, jugés plus prestigieux, les productions dites commerciales dont le scénariste reste dans l’ombre. Paradoxalement, en sacralisant le réalisateur comme seul auteur, la “politique des auteurs”, théorisée par Les Cahiers du Cinéma, rend les scénaristes presque invisibles.

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De l’autre côté de l’Atlantique, à la fin des années 60 et dans les années 70, les scénaristes gagnent en liberté, sous l’influence européenne et parallèlement à la perte de puissance des studios. Ce sont les débuts de Coppola, Scorsese, Spielberg… Qui collaborent étroitement avec leurs scénaristes. Certains auteurs se font une renommée, comme Paul Schrader, auteur de Taxi Driver, ou Robert Towne, scénariste de Chinatown.

L’avènement de la télé

Pour comprendre la suite, il faut revenir légèrement en arrière. Pendant que le cinéma débat de la politique des auteurs, la télévision s’installe dans les foyers et influe sur le métier de scénariste. Celle-ci devient un média de masse et propose des programmes hebdomadaires, voire quotidiens. Les fictions télévisées, par leur temporalité, font émerger une nouvelle façon d’écrire, qui exige de la constance et des univers cohérents. Le métier de scénariste prend une dimension architecturale : il ne s’agit plus seulement de raconter, mais de bâtir un univers capable de durer. À partir des années 60, l’écriture de séries comme Star Trek ou Mission: Impossible fonctionne via un système de salles d’écriture dans lesquelles plusieurs auteurs écrivent en collaboration.

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La France, elle, mettra bien du temps à adopter cette méthode de travail : avant les années 2000 et des programmes comme Engrenages, la plupart des séries restent épisodiques, le plus souvent avec un seul ou quelques scénaristes isolés. Un épisode équivaut à une histoire bouclée, et les arcs de personnages sur plusieurs saisons sont rares. Julie Lescaut est reine.

L’ère du showrunner

C’est au cours des années 80 et 90 que la figure du showrunner prend de l’importance. Ce “super-auteur” dirige l’écriture comme la production de la série, dont il est fréquemment le créateur principal. On pense à Joss Whedon, papa de Buffy contre les vampires (1997), mais aussi à David Chase avec Les Sopranos, ou à Chris Carter avec X-Files. Dans les années 2000, ce statut s’affirme avec des créateurs comme David Simon pour The Wire ou Matthew Weiner avec Mad Men. Certains showrunners et scénaristes de série deviennent même des stars, comme Ryan Murphy dans les années 2010, qu’on trouve derrière Glee, American Horror Story ou Pose. Dans la même période, Shonda Rhimes bâtit un empire télévisuel avec sa société de production Shondaland, à l’origine de Grey’s Anatomy, Scandal et plus récemment Bridgerton.

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En France toutefois, ce mouvement tarde à s’imposer. Dans les années 2000 comme 2010, le réalisateur domine et les showrunners comme Éric Rochant, créateur du Bureau des légendes, sont rares. Cependant, l’émergence de cette figure de créateur-producteur dessine un horizon stimulant pour ceux qui désirent avoir la mainmise sur leur récit. Et, en parallèle, les scénaristes revendiquent plus de crédit, ainsi qu’un contrôle sur leurs projets et sur les droits de diffusion.

Vers un nouvel âge d’or ?

Aujourd’hui encore, si les auteurs français font face à des défis pour se faire une place et subissent des pratiques professionnelles parfois fragilisantes, des perspectives de changement se dessinent. Contrairement aux techniciens ou aux acteurs, ils n’ont pour l’instant accès ni au régime de l’intermittence, ni à celui de l’assurance chômage. Cette situation, qui peut mener à l’acceptation de conditions de travail précaires ou de “travaux gratuits” , fait désormais l’objet d’une prise de conscience majeure : une proposition de loi visant à sécuriser leurs revenus a d’ailleurs été déposée fin 2025, marquant une volonté réelle de protéger ces talents.

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Sur le plan artistique, le métier évolue vers une interaction inédite avec le public. Si les auteurs de séries composent désormais avec la pression des audiences et la réactivité des réseaux sociaux – comme en témoignent par exemple la modification d’une scène de suicide dans 13 Reasons Why après sa diffusion ou les jeux narratifs autour d’une “bromance” voulue par les fans dans Sherlock – cette proximité transforme aussi le spectateur en un partenaire engagé. Bien que ce système puisse paraître imprévisible, comme lors de l’annulation du reboot de Gossip Girl, il témoigne d’un lien fort entre l’œuvre et son public.

Les scénaristes, nouveaux modèles

Cet écosystème en pleine mutation est par ailleurs le théâtre d’une effervescence créative sans précédent, la multiplication des plateformes ayant généré une demande de contenus inédite. En France, cette fièvre a fait émerger des générations de nouveaux talents : des autrices comme Fanny Herrero, à qui l’on doit Dix pour cent, s’imposent désormais par leur seul nom, preuve que le métier de scénariste de série gagne en prestige. Les frontières entre cinéma d’auteur et séries populaires s’estompent, et un même scénariste peut aujourd’hui signer un film en compétition à Cannes comme le prochain succès Netflix, sans que l’un disqualifie l’autre.

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Quelques scénaristes de séries accèdent d’ailleurs à une réelle médiatisation, comme Phoebe Waller-Bridge, maman de Fleabag et aujourd’hui star internationale. Leur nom devient une promesse artistique et le public s’identifie à leur univers. Tant et si bien que le métier devient fantasmé et un personnage de fiction à son tour, comme dans la série à succès Hacks, qui suit la relation tumultueuse entre une jeune autrice de comédie et une humoriste vieillissante au sommet de sa carrière.

Ce regain de visibilité montre que le scénariste de série n’est plus du tout dans l’ombre. Le métier pèse dans l’écosystème audiovisuel, ses contours sont en perpétuelle construction et les plumes se remarquent. Certaines inquiétudes concernant l’utilisation de l’intelligence artificielle traversent tout de même la profession : en 2023, lors de la grève des scénaristes hollywoodiens, cette question est devenue un point central des négociations, puisque les auteurs réclamaient des garanties pour empêcher les studios d’utiliser des outils d’IA afin de générer ou réécrire des scénarios, voire de s’en servir pour réduire leur rémunération et leur crédit. Un moment charnière pour se lancer, quand on sait que la profession s’organise pour mieux se protéger et le besoin de nouveaux auteurs, capables de maîtriser les règles de l’écriture collaborative, est plus réel que jamais.

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Et justement, pour celles et ceux qui voudraient passer de l’autre côté du clavier, La Fémis, école de cinéma publique, ouvre en octobre 2026 une nouvelle formation d’initiation à l’écriture de séries, destinée aux jeunes de 22 à 28 ans. L’objectif : découvrir les rouages de la dramaturgie sérielle, comprendre les codes du secteur et commencer à se constituer un réseau professionnel. L’admission se fait sur l’appétence pour l’écriture et les séries, mais aussi sur critères sociaux, les étudiants bénéficiant d’une bourse pendant leur scolarité. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 19 mai.

Collaboration commerciale x La Fémis

Viens découvrir la formation de la Fémis : un an à temps plein pour une initiation à l’écriture de séries destinée aux aspirants scénaristes âgés entre 22 et 28 ans. Informations et inscription sur le site de La Fémis.

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