Le terme « nécessaire » est souvent galvaudé lorsqu’on parle d’art ou de divertissement.
Le visionnement d’un film, d’une série ou la lecture d’un roman peut être pertinent voire même enrichissant, mais l’exercice est rarement « nécessaire ». On peut compter sur les doigts d’une main les œuvres d’art qui ont altéré le cours du monde et avec le torrent de contenu à notre disposition de nos jours, il y a fort à parier que l’événement sera de plus en plus rare.
C’est pourtant le terme qui revient continuellement dans le discours entourant la nouvelle mini-série Netflix Adolescence. Comprenant quatre épisodes tournés en un seul plan séquence chacun, la série raconte l’histoire de Jamie Miller, un préado britannique de 13 ans accusé d’avoir assassiné une de ses camarades de classe.
Pas besoin de vous faire un dessin pour que vous compreniez pourquoi les parents québécois encore abonnés à Netflix veulent absolument la faire regarder à leur ado, mais Adolescence a-t-elle été conçue pour avoir un impact sur les parents ou leurs ados?
Question de savoir si Adolescence est un visionnement que l’on peut réellement qualifier de « nécessaire » ou une patente plate d’adulte en panique, je me suis adressé à Émile, Mathéo et Mathilde, trois ados qui ont donné une chance à la série.
Des plans séquences pas si boring que ça
« J’ai trouvé ça rough. Ça commence avec la police qui défonce chez quelqu’un et qui arrête pratiquement un enfant pour meurtre », raconte Émile, 16 ans, à propos de la scène d’ouverture de la série. « C’est pas des choses qu’on est habitués de voir. »
Filmées de manière atypique, les premières minutes d’Adolescence ont néanmoins retenu l’attention des jeunes à l’aide d’une scène qui bouscule les codes du divertissement conventionnel. Après tout, un préado au visage angélique est habituellement une victime, et non pas un tortionnaire ou encore moins un criminel.
C’est d’ailleurs ce qu’a cru Mathéo, qui a le même âge que Jamie.
Habitué aux séries plus manichéennes, il croyait Jamie victime d’une erreur ou d’un coup monté : « Je ne pensais pas qu’il avait tué la fille avant que le policier le confronte avec les preuves. Il a tellement pas l’air d’un tueur. »
Mathilde a, elle aussi, apprécié la facture visuelle d’Adolescence et affirme que la série mérite tous les compliments qu’elle reçoit. L’adolescente de 16 ans a trouvé que le rendu final était d’un réalisme choquant.
Parce qu’il faut savoir que oui, malheureusement, de jeunes garçons font (trop) souvent preuve d’une violence inouïe à l’égard des jeunes filles de leur entourage. Les créateurs d’Adolescence, Stephen Graham et Jack Thorne, ont d’ailleurs écrit la série en réponse à une hausse de la violence envers les adolescentes au Royaume-Uni, en mentionnant notamment les meurtres d’Elianne Andam et d’Ava White.
Les garçons et la gestion des émotions
Bon, OK. C’est bien beau, les artistes britanniques qui souhaitent faire œuvre utile, mais ce genre de crime, avec des agresseurs aussi jeunes, est-il possible au Québec? J’ai demandé à mes jeunes interlocuteurs de m’éclairer là-dessus. Après tout, ce sont eux qui vivent la réalité des écoles secondaires en 2025.
Émile m’a parlé d’une scène en particulier qui démontrait que Jamie n’était pas en contrôle de ses émotions et que le crime dont il est accusé est avant tout l’aboutissement d’un long processus où il a beaucoup souffert.
« Je pense pas que Jamie essayait de mentir à l’enquêteur pendant son interrogatoire. Du moins pas consciemment. Il était rendu très loin dans le déni. Même après qu’il ait été confronté aux preuves, il continuait à dire que c’était pas lui. Il ne se reconnaît pas dans son geste », évoque Émile.
Là où Émile veut en venir, c’est que les jeunes garçons ont de la difficulté à gérer et exprimer leurs émotions. Une problématique particulièrement probante lorsqu’il est question de relations amoureuses. Si Émile priorise en ce moment le sport sur les amours, il a déjà été témoin de copains et de camarades de classe qui se refermaient sur eux-mêmes et avaient visiblement du mal à gérer une rupture amoureuse.
« On parle pas de ces choses-là. Quand un gars se sépare d’avec sa blonde, il va se replier sur lui-même pendant un moment », explique-t-il.
Même s’il est plus jeune, Mathéo a aussi vu un garçon plus vieux à l’école avoir des débordements violents à la suite de ruptures amoureuses : « Un gars que je connais voulait mettre son poing dans la face à tout le monde. Ce gars-là cherche tout le temps des raisons de mettre son poing dans la face de quelqu’un, par exemple. C’est pas juste quand il a des problèmes avec ses blondes. »
Le problème de violence extrême chez les jeunes garçons est peut-être moins présent dans les écoles secondaires au Québec (il est là quand même), mais le problème de gestion des émotions dont me parlent Émile et Mathéo semble en phase avec celui qui a mené Jamie à commettre l’irréparable.
Là-dessus, Mathilde est d’accord que l’école secondaire est un milieu qui invite souvent aux débordements. Elle ne croit toutefois pas qu’il ne s’agit que d’un problème d’éducation.
« Quand on regarde le deuxième épisode, les élèves sont horribles en classe et le professeur est incapable de les gérer, encore moins de prévenir une situation d’intimidation. Il semble lui-même en être victime », observe l’adolescente.
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Avons-nous peur de nos ados?
En conclusion, les trois ados avec qui je me suis entretenu ont apprécié la série et compris l’urgence du message qu’elle s’efforce de transmettre. Contrairement à ce que des études au ton apocalyptique aimeraient nous faire croire, la génération TikTok est capable de visionner des vidéos plus longues que trois minutes et de saisir les inquiétudes de leurs parents.
« Les parents ont peur. Ils ont peur que leur enfant vive une situation similaire. Peur d’être dépassés par la sophistication des méthodes d’intimidation », explique Mathilde.
Émile fait d’ailleurs écho à ce diagnostic. « Les parents se sentent interpellés parce qu’ils ont peur que ce genre de situation se produise sans qu’ils le sachent. Les garçons, on parle pas beaucoup », conclut-il.
Donc, est-ce qu’Adolescence est un visionnement « nécessaire »? C’est une expérience qui fait réagir et qui provoque des conversations dans les chaumières, certes. La preuve semble faite qu’elle sert un objectif plus noble que de simplement divertir la populace. Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer qu’elle ne soit pas avalée par le raz-de-marée de contenus offerts sur les plateformes de visionnement.