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Les “Karens” ont le vent en poupe. A tel point que des restaurants à leur effigie – les Karen’s Diners – ont ouvert leurs portes dans le monde anglo-saxon dans les années 2020. Le concept : jeter des plats à la figure des clients, les insulter à leur arrivée, se moquer de leur âge ou de leur régime alimentaire. En France, pas besoin d’aller dans un Karen’s Diner. Vous allez dans n’importe quel bistrot parisien, vous recevez le même accueil.
Un cliché du Français désagréable qui ne date pas d’hier, et qui continue d’être alimenté. A l’image de la série Emily in Paris qui joue du cliché du garçon de café, soufflant dès qu’on le sollicite pour un verre d’eau. Les “Karens” américaines n’auront qu’à bien se tenir face aux “french waiters”. D’autant que cette réputation est prise au sérieux par la région Ile-de-France qui depuis 2013 a élaboré une charte de bonne conduite – s’intitulant “Do you speak Tourist ?” – à l’attention des restaurateurs de la capitale.
Des « proto Karens » tricolores
Alors, si la “Karen” s’est faite connaître pour sa manie incorrigible de se plaindre, cela fait-il de tous les habitants de l’Hexagone, pays de râleurs professionnels, des “Karens” en puissance ? Là où la femme vindicative se retrouve stigmatisée aux US, on peut supposer qu’elle est, du moins, plus intégrée dans la société française. Sur la toile, il est possible de deviner des “proto Karens” tricolores, mais en réalité, elles restent surtout des caricatures ponctuelles.
Souvenez-vous de la vidéo de la grand-mère détestable hurlant sur des ouvriers immigrés qui font des travaux à côté de chez elle. Mamie Christiane, dans son gilet à fleurs, foulard blanc enroulé autour du cou, défend sa propriété qu’elle semble occuper depuis la nuit des temps, à coups d’insultes approximatives en arabe. “J’ai des grands dans la police ! ” prévient-elle devant la caméra, tout en suivant de près les va-et-vient des ouvriers qui n’ont de cesse de lui expliquer que les travaux ne vont même pas toucher son terrain… Une scène devenue virale, renvoyant à la figure de la mamie raciste qui fait un patacaisse d’un problème inexistant, balayant d’un revers de canne le respect à l’égard des travailleurs immigrés.
On pourrait aussi s’arrêter sur le mème de la militante homophobe du Petit Journal. Vous savez, cette bourgeoise à l’accent inimitable, caricaturée après sa sortie de route sur l’homosexualité qu’elle qualifie de “contre-natureeee” au micro d’un journaliste. Mais encore une fois, la militante homophobe ne peut pas prétendre au titre de “Karen” originelle car cette dernière “est moins investie politiquement, c’est une mère de famille qui n’a pas le temps de s’intéresser au monde qui l’entoure” rappelle Anne Chirol.
Face à cette culture de la “positivité” américaine, la “Karen” ne peut que détoner. Mais face à la “négativité” tricolore, rien n’est moins sûr. “Elle n’existe que par contraste avec la norme de positivité” déclare Félix Jelen.
La plainte à la française
Mais tous les critères ne sont pas réunis pour faire de Mamie Christiane une “Karen” digne du nom. “La ‘Karen’ est aussi associée à l’esthétique de la basic bitch, la tranche 40-50 ans de classe moyenne, conforme aux goûts dominants, sans originalité apparente : legging H&M, lunettes de soleil” note Anne Chirol, autrice de Toi-mème, sur les archétypes du numérique. La vieille mamie française, moins trendy que la “Karen” américaine, ne porte pas non plus la même charge politique : “aux US, ce mème s’inscrit dans un débat très visible sur l’héritage ségrégationniste et le racisme systémique des Afro-américains” ajoute Anne Chirol.
Bref, la “Karen” française a du mal à se dessiner sur la toile. “Les contextes socioculturels sont très différents entre les Etats-Unis et la France” remarque Félix Jelen, enseignant-chercheur qui a travaillé sur l’inhospitalité des Karen’s Diners. Aux US, on favorise la “positivité”, promouvant une hospitalité servicielle, une relation purement économique. En France, on favorise “l’authenticité”, voire la « négativité », sorte de mépris de l’ “hospitality management” à l’américaine, au profit d’une conception de l’hospitalité qui “nous vient de notre héritage chrétien” continue Félix Jelen : un accueil gratuit, offert aux indigents.
Mais cela ne signifie pas non plus que les Français et les “Karens” râlent pour les mêmes raisons. L’un des ressorts clés de la “Karen” originelle, c’est qu’elle se plaint d’une situation censée la mettre en position de victime, alors même qu’elle demeure en position de pouvoir. La plainte à la française s’enracine, quant à elle, dans un contexte politique particulier : “un rapport déçu du citoyen à l’Etat” analyse Gaël Brulé, sociologue du bonheur. Le système français vertical a construit un rapport d’attente très fort du citoyen à l’égard des institutions, “censé lui fournir le bien-être dont il a besoin” analyse Gaël Brulé. Résultat : lorsque l’autorité publique faillit à sa mission, le Français râle. De cette tradition centralisatrice, découle la culture révolutionnaire qui fait la fierté de notre chère nation. “C’est parce que nous n’avons jamais réussi à nous défaire de cette verticalité qu’on a développé un arsenal de modes d’actions pour contester l’État” continue Gaël Brulé.
A l’inverse, le contrat social états-unien est moins exigeant à l’égard des pouvoirs publics. Face à un système plus fédéral, le citoyen américain est davantage acteur de son bien-être. “Il attend moins de l’Etat car il est censé construire son propre bonheur” continue le sociologue. La “positivité” à l’américaine devient soudain factice, sorte de “masque social affiché qui prouve à autrui que l’individu n’a pas failli à construire son bonheur”. Car s’il est malheureux, il en devient le seul responsable.
Si le citoyen états-unien exige moins de l’Etat, il n’a pourtant aucun scrupule à s’y référer en cas de pépin. A l’image de la “Karen” prête à appeler la police parce qu’un Afro-américain l’a soit-disant menacée au Central Park alors qu’il lui a juste demandé d’attacher son chien en laisse … “La ‘Karen’ est associée à la délation aux US, un rapport aux forces de l’ordre qu’en France on n’a moins” avertit Anne Chirol. Dans l’Hexagone, la dénonciation publique est encore fortement associée “à la figure historique du collabo qui dénonce son voisin juif” remarque Gaël Brulé. En fait, la “Karen” américaine se plaint AUX institutions quand dans l’Hexagone, on se plaint DES institutions.
Alors, figure internet partiellement importée ? Simplement plus diffuse ? Ou carrément inexistante dans l’Hexagone ? Ce qui est certain, c’est que le réflexe de “mémification” des individus, lui, a bien traversé l’Atlantique. En réduisant les gens à des silhouettes virales, on ne documente pas seulement des comportements, on fabrique aussi des cibles. La figure stigmatisante de la “Karen” est également stigmatisée. “Elle fait elle-même l’objet de sexisme et de mépris de classe” insiste Anne Chirol : “une femme hystérisée qu’on ramène toujours à un physique de classe moyenne non politisée”. Plus un mème est efficace, plus il simplifie, voire déshumanise. Au fond, la “Karen” n’est peut-être personne, pas même une Américaine, simplement un exutoire pratique. Une caricature prête-à-l’emploi qu’on dégaine pour éviter d’interroger nos propres contradictions.