Logo

La guerre contre les cheveux bouclés n’aura pas lieu

Cramés par les fers à lisser, les cheveux bouclés sont encore aujourd'hui une galère capillaire à gérer - quand bien même on serait déconstruit·e jusqu'au bout des tifs. Mais de quoi la lutte silencieuse contre la boucle est-elle vraiment le nom ?

22 septembre 2026
Publicité

Mia est moche : grosses lunettes en cul de bouteille, vêtements laids et boucles bordéliques. Mais Mia a de la chance car une mystérieuse grand-mère vient un jour frapper à sa porte pour lui annoncer qu’elle est héritière du royaume de Génovie. Convertie en princesse, Mia subit un laborieux relooking à commencer par un lissage de cheveux digne de la plus belle séance de repassage capillaire. Qui ose avoir oublié Princesse malgré elle avec Anne Hathaway dans le rôle de la-moche-qui-est-en-fait-pas-moche-avec-un-brushing ?

Ce film a hanté mon adolescence capillaire.

Publicité

Faut-il donc avoir les cheveux lisses pour être jolie et un goal obligatoire à atteindre ? Les pubs, le cinéma, les Disney et Jennifer Aniston (pour l’intégralité de son oeuvre) répondent en chœur : Oui !

En ce qui me concerne, j’ai hérité du patrimoine génétique de ma mère d’origine marocaine : une chevelure sombre, épaisse et bouclée. Des ondulations peu admises dans la famille issue de l’immigration des années 70 que mes tantes et cousines ont abandonné à la frontière, à coup de lisseurs et de produits chimiques corrosifs aux parfums synthétiques. A la place, elles arboraient de longues mèches brillantes, lisses – parfois teintées de blond ou d’auburn. J’ai toujours cru qu’elles étaient nées avec…

Safia – père algérien et mère allemande – n’a pas non plus appris à prendre soin de ses boucles. Sa mère l’a (littéralement) envoyer se faire brosser. « 100 coups de brosse pour avoir des cheveux en bonne santé » préconisait-elle. Rien de tel pour transformer sa chevelure en « tignasse mousseuse ».

Moi-même j’ai grandi dans la nécessité de vivre avec un lisseur pour un rituel quotidien éradicateur de boucles, terrifiée au moindre frisottis, annulant toute sortie dès lors que le ciel menaçait la moindre goutte de pluie.

Publicité

Ce trauma du cheveu occidental de riche, il a un coût.

Un lisseur pro (puisqu’on est parvenu à nous faire croire que les Dyson à 500 balles étaient une juste cause), des soins réparateurs et des séances de lissage brésilien en salon (150 à 400€ la séance, à renouveler tous les trois à quatre mois). Les femmes en quête de cheveux rectilignes dépensent beaucoup. Sans compter leur impact polluant : les défrisants et laques de lissage contiennent du formaldéhyde ou ses dérivés – classé cancérigène par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) depuis 2004 -, des parabènes, des phtalates et des silicones. Un cocktail molotov mis en évidence par une étude du National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS) publiée en 2022 : l’utilisation régulière de défrisants entraîne un risque accru de cancer de l’utérus. Quant au reste, les silicones contenus dans ces produits finissent joyeusement dans les milieux aquatiques après avoir été rincés.

Publicité

Depuis quelques années, un changement s’opère. Les hashtags #curlpower, #curlyhair, #curlyroutine cumulent des centaines de millions de vues. N’échappant plus à l’appel du « cheveu naturel » j’ai rapidement cédé aux crèmes bouclantes, initiée par mes ami·es au jargon : gel coiffant, mèches ondulées ou bouclées, texturé ou frisé…

Décolonisons la bouclasse

Pour la sociologue Samia Saadani, ce changement participe à décoloniser “les normes de beauté nord-africaines” en matière capillaire notamment. Avec Yassine Alami, un enseignant en Histoire-Géographie, elle lance en 2018 un projet intitulé « Hrach is beautiful ». “Dans notre communauté, on a un problème dans notre rapport à notre corps, à nos cheveux”, relate Samia, qui constate à cette époque l’émergence d’un débat à ce sujet sur Twitter et l’absence de représentations. “Ce n’est pas simplement une question de racisme, c’est issu d’un héritage colonial”, poursuit-elle. Elle-même relate les nombreux lissages effectués et la difficulté “à essayer de rentrer dans une norme eurocentrée”. Le projet rencontre un vif succès, les témoignages affluent.

Publicité

Doucement, Samia voit s’esquisser une histoire de discrimination et de honte qui naissent dès le foyer familial. “Parmi les premières raisons évoquées pour expliquer que l’on cache ses boucles, ce sont les remarques intrafamiliales. C’est la tata au repas de famille qui va faire une remarque. C’est l’injonction à ce que les cheveux soient brushingués pour aller à un mariage.” Le monde du travail vient ensuite. “Ces personnes intériorisent que le cheveu texturé n’est pas professionnel.” Aujourd’hui, la chercheuse constate une évolution, avec l’apparition de “coiffeurs spécialisés” et la reconnaissance dans la loi de la discrimination capillaire en 2024.

Le mouvement de normalisation des cheveux naturels étant toujours en cours – le CAP coiffure n’a commencé à enseigner le coiffage de cheveux crépus qu’en 2023 – il s’est rapidement promu comme un marché nouveau, au coût élevé.

Les réseaux sociaux apportent aussi leur lot de nouvelles injonctions. Cheveux bouclés au naturel OK mais c’est quand même mieux avec une armada de produits à prix d’or et puis comment ça tu sais pas si tes boucles sont 2C ou 3B ? Est-ce qu’on aurait pas troqué une norme pour une autre ? Cheveux bouclés ou pas, c’est surtout l’injonction à la perfection qui domine.

Publicité

radidja cieslak

Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité