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La génération branchée du Palace illustrée par Alain Pacadis
Il y a quelques semaines, le documentaire audio “Alain Pacadis (1949-1986), poète gonzo et dandy punk” de Camille Désombre, réalisé par Marie Plaçais, sortait sur France Inter. Un podcast à écouter avec des lunettes noires pour revivre les années folles du club mythique Le Palace à travers la figure emblématique de Pacadis, journaliste underground star de sa génération. À cette occasion, nous nous sommes entretenus avec Camille Desombre, auteur et producteur de ce projet.
Qu’est-ce qui t’a intéressé ou touché chez Pacadis au point d’en faire un docu ?
Si mes souvenirs sont bons, j’ai découvert Pacadis il y a presque 10 ans au détour d’un texte d’Hélène Hazera racontant ses années Libé, puis dans des écrits de Guillaume Dustan qui y voit une icône. Le personnage de Paca, à l’époque, était instantanément entré dans ma mythologie personnelle : un pédé passé par Mai-68 qui écrivait sur la nuit, les clubs, la drogue, l’homosexualité, la contreculture avec un certain esprit de révolte, il ne m’en fallait pas beaucoup plus. À l’époque, je commençais moi-même la presse écrite de façon quasi-accidentelle, parce que je ne savais pas quoi faire d’autre et que la presse, où il existait encore un ou deux espaces de liberté pour le journalisme littéraire, me paraissait un bon moyen de gagner des sous de sa plume – un peu à la manière de Paca en son temps donc. Je m’étais identifié naïvement.
J’avais plaqué sur lui beaucoup de fantasmes, liés à sa proximité avec le FHAR et les Gazolines qui me fascinaient, et à ce que j’imaginais être la culture punk du milieu des 70’, en réalité bien moins politique que je ne le pensais. Et sa mort aussi brutale que disputée séduisait le jeune pédé que j’étais. Faire ce documentaire a été une façon de me confronter au réel. Passé une phase de désenchantement lorsque j’ai compris qu’il ne correspondait pas à tout ce que j’imaginais de lui et son époque, où je lui en ai presque voulu de ne pas rentrer dans les cases qui arrangeaient mon récit, j’ai été bouleversé par la poésie de certains de ses textes, son esprit et son humour, le chaos de son existence aussi. J’ai appris à l’aimer en partie du fait de sa candeur sublime, de son inconsistance politique, ses contradictions, son nihilisme, et sa futilité désenchantée affectée. Il y a quelque chose d’extrêmement touchant chez ce personnage que l’on sent naïf et bêtement gentil, en quête de communauté, soutien dès la première heure de ses copines trans et travesties – ce qui n’était pas le cas de tous les gays et les lesbiennes de l’époque – avec qui la vie n’a pas toujours été tendre, loin de là. Un décalage enfantin constant qui en fait un aîné singulier. Avoir l’occasion de plonger autant dans sa vie, autant par les témoignages de ses ami·e·s que par le remarquable travail de biographes d’Alexis Bernier et François Buot, m’a énormément ému, au point que j’ai encore la larme à l’oeil chaque fois que je l’entends chanter Le funky garou en générique de fin, et qu’il m’a souvent visité en rêve lors de la fabrication du docu. Je suis content que ce fantôme existe désormais dans l’esprit d’autres personnes qui n’ont pas connu cette époque.
Pourquoi et comment est-il devenu une figure incontournable de sa génération ?
Par son style et sa clairvoyance, sans doute : Pacadis a été précurseur dans plusieurs domaines. Il est je crois un des premiers journalistes en France qui s’est intéressé au glampunk, qu’à l’époque peu de gens connaissaient. Une époque musicale haute en couleur dont la réalisatrice Marie Plaçais a restitué avec brio toute la joyeuse électricité rock. Il y avait aussi dans la liberté de ton de Paca, son sens de la provocation, son décalage et la singularité de son écriture quelque chose qui fascinait. Je crois, aussi, que de voir un pédé écrire si simplement son désir, ses prises de drogue, ses visites en backrooms et ses souvenirs de baises de jeunesse dans un grand quotidien national avait quelque chose de scandaleux pour beaucoup. C’est une sorte de clochard céleste français, mi-chroniqueur mondain mi-poète fou. Tout cela a participé à la fabrication de son personnage, qui a fini par le dépasser d’ailleurs.
Paca était qualifié de « mi fantôme, mi ange déchu », pourquoi ?
Pacadis est un personnage difficile à saisir : il n’a pas de colonne vertébrale idéologique évidente, fréquente dans sa jeunesse des organisations d’extrême gauche comme plus tard dans sa vie des baronnes. Il est à la fois partout et nulle part, se contredit d’un billet à un autre selon son humeur du jour. Il y a cet extrait de lui dans l’émission Apostrophe où il dit : « Je ne suis jamais sérieux, je mens tout le temps », ça résume bien les choses. On ne comprend jamais tout à fait quelles sont ses motivations si ce n’est de tenter de survivre à un mal être constant, lui qui n’a jamais fait de grande carrière, est resté pigiste et pauvre toute sa vie qui est une longue déchéance marquée par son addiction à l’héroïne. Le grand moteur de sa vie, comme le disent plusieurs de ses amies, était sans doute la quête de l’amour, la recherche de la tendresse, la crainte de la solitude et de l’ennui. L’envie de ressentir des choses fortes et d’échapper temporairement à la douleur d’être vivant.
Plus j’ai tenté de m’en approcher et plus il m’a échappé : essayer de se saisir de cet étrange fantôme c’était devoir jongler en permanence entre ce l’on sait de sa vie, le personnage qu’il s’était construit, celui qui l’avait dépassé de son vivant, le mythe construit a posteriori – et surtout mes nombreux propres fantasmes. Tout cela contribue à en faire une figure particulièrement spectrale. A la fin, on n’est toujours pas sûr d’avoir bien compris qui il était, j’avais envie que cela transparaisse dans le documentaire et que l’auditeur ressente la même chose.
Quelle était la singularité du travail journalistique et des écrits de Pacadis ?
Il y a cette citation de Pacadis, qui vers la fin de sa vie écrit : « Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, les mots se suivent et se ressemblent. Il est plus attrayant de vivre et d’accumuler les expériences que d’écrire, car les aventures vécues procurent du plaisir alors que celles relatées ne font qu’ajouter une goutte de plus à la connaissance déjà acquise. J’ai donc décidé de faire énormément de choses afin de remplir ma vie le plus possible, et de les relater le plus brièvement possible, d’aborder superficiellement les situations, laissant à d’autres le soin de faire des articles de fond ».
Voilà comment Paca dépeint son approche de l’écriture : un rapport matérialiste où écrire est avant tout un moyen de gagner sa vie pour la vivre plus intensément justement, acheter de quoi survivre, payer ses shoots et quelques verres en soirée. Trop défoncé, trop chaotique, trop enfantin pour être carriériste, Paca n’avait pas le “time” de produire une œuvre cohérente. Et pourtant, il ment ici en partie : de texte en chronique, il a élaboré un style assez unique, déroutant, naïf, drôle et poétique. C’est une sorte de « journaliste à rebours » qui mélange dans ses papiers le journal de bord, le récit intime, la chronique mondaine, l’écriture spéculative ou les dérives littéraires sur fond de mythologies antiques, le tout saupoudré de nihilisme punk face à la modernité, de provocations destroy et d’humour gay. Il peut au milieu d’un compte rendu de festival glisser une courte fiction très poétique située en Grèce antique. Son style aux accents à la fois beatniks et baudelairiens ont fait de lui je crois le représentant singulier d’un journalisme littéraire, subjectif et expérimental inspiré du gonzo américain, qui n’existe plus aujourd’hui. Je ne connais aucun journal où l’on pourrait écrire comme ça en 2023. Ça raconte aussi une époque où la presse écrite avait encore une forte composante littéraire, comptait des gens qui aimaient écrire et avaient l’espace pour cela.
Qui est le plus grand critique de rock de l’histoire selon toi : lui ?
Je n’en ai aucune idée, et je crois que ce n’est pas vraiment la façon dont je l’aborde – je préfère je crois laisser ce genre de concours de quéquettes aux hétéros. Pacadis m’intéresse dans la singularité de sa vie et de son personnage, et aussi, justement, parce que c’est un élément très étonnant de l’histoire gay et queer.
À l’époque, son travail pour Libération était-il respecté ou moqué ?
Probablement les deux. Pacadis est considéré comme l’une des premières stars de Libé, il est le premier auteur du journal à être passé chez Apostrophes, ce qui a suscité la jalousie rancunière de plusieurs de ses collègues, paraît-il. Sa plume et son personnage fascinaient autant qu’ils agaçaient. Au sein de Libé, il était semble-t-il aussi bien chouchouté par ses collègues féminines que méprisé par d’autres confrères qui ne supportaient pas ses provoc et l’apparente futilité de ses papiers. Son apparence de clochard et son hygiène relative ne devaient pas aider, certains trouvaient qu’il faisait tâche à un moment où Libé se normalisait, était en quête de respectabilité. Bruno Bayon, qui a été son patron et que j’ai rencontré lors de mes recherches, m’a raconté que Paca baisait parfois avec des collègues dans les toilettes du journal. On dit aussi qu’il modifiait grossièrement ses notes de frais pour gratter des sous à la compta, qui fermait les yeux. Qu’on le retrouvait souvent endormi dans des endroits improbables à Libé. Et qu’il s’est un jour fait casser la gueule par d’autres membres de la rédaction parce qu’il portrait une croix de fer – un symbole néo-nazi qu’aimaient arborer par provocation certains punks aux côtés d’autres motifs staliniens – Pacadis étant lui-même juif par sa mère. Du côté des lecteurs, il est dit que Libé recevait souvent des courriers demandant son renvoi. Mais les témoignages recueillis par le journal au moment de sa mort montrent qu’il avait aussi ses fans. Ce qui est sûr, c’est qu’il était très lu, et que tout en étant très précaire lui-même, ses chroniques lui conféraient le pouvoir d’un faiseur de rois, certaines personnes cherchant d’ailleurs sa compagnie pour cela.
Es-tu nostalgique de cette époque que tu n’as pas connue ?
Oui et non. Le début des années 70 semblent un moment de joyeuse effervescence et de radicalité politique d’une grande créativité – avec parfois certains excès que l’on interroge aujourd’hui d’ailleurs. Il est certain que l’humour, la dérision, la puissance des propositions théoriques du FHAR et des Gazolines font rêver à notre époque où l’esprit de sérieux est plus fort, beaucoup moins légère et utopiste, plus sombre à bien des égards. Je me dis parfois qu’on pourrait en effet faire vivre davantage cet esprit-là, mais est-ce vraiment possible ?
La seconde partie des années 70 semblent, elles, pleines de désillusions politiques, on le sent d’ailleurs dans les textes de Pacadis, emprunts de mélancolie, de désespoir et de cynisme. Au-delà de l’échec partiel de Mai-68 et des renoncements qui ont suivi, pour les homos et les trans, la vie était loin d’être simple : si le Palace permet l’arrivée sur la scène d’une partie – parfois assez élitiste – de la culture gay, il faut imaginer que les pédés étaient encore à l’époque souvent harcelés par la police, poursuivis dans leurs lieux de rencontre et parfois même condamnés, considérés encore en partie comme des pervers et des malades mentaux. Beaucoup perdaient leur travail en raison de leur homosexualité. Entre les overdoses, les destins parfois chaotiques, les meurtres puis la vague du sida qui allait arriver juste après, beaucoup de gays et de femmes trans n’ont d’ailleurs pas survécu à cette époque. On peut difficilement trop fantasmer ces vies-là.
En quoi l’esprit Pacadis résonne-t-il en 2023 ?
C’est une bonne question. A bien des égards, Pacadis ne nous “sert” pas à grand-chose en 2023. Son rejet provocateur, par exemple, de l’écologie – qu’il associe en réalité au mouvement hippie qui symbolise la génération d’avant lui – font qu’il est difficile de trop s’en revendiquer de nos jours. Paca n’est ni un grand militant ni un théoricien, il n’a pas de leçon politique majeure à nous prodiguer. L’esthétique qu’il incarne semble à contre-courant de ce qui se fait en ce moment. Au-delà de sa trajectoire proprement fascinante, si sa vie nous apprend des choses, c’est surtout sur les époques qu’il a traversées, les bouleversements culturels majeurs qui ont suivi Mai-68. Elle permet de mesurer d’ailleurs le fossé qui nous sépare d’un temps où un personnage de ce type pouvait trouver sa place dans une grande rédaction nationale – chose inimaginable aujourd’hui – mais aussi de la démystifier. Malgré tout, je crois que l’étrangeté de Paca, sa plume, son humour, sa révolte romantique et son décalage permanent nous inspirent une certaine liberté à une époque qui contient aussi ses propres formes de conformisme.