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La crise de l’eau en Guadeloupe : “Si c’était en métropole, ça ne serait pas pareil”
Ou quand des citoyens français n’ont plus accès à une ressource vitale...
Des stocks d’eau en bouteille hors de prix, des enfants empêchés d’aller à l’école, des infirmières qui ne peuvent pas procurer des soins de qualité : voici ce qu’entraîne la crise de l’eau potable qui court en Guadeloupe depuis plus de 10 ans. Une véritable “crise des droits humains” sur le territoire français pour laquelle personne ne veut prendre de responsabilité, laissant les citoyens les plus vulnérables livrés à eux-mêmes.
“Certaines de mes patientes, âgées et ayant des problèmes de locomotion, se relèvent la nuit lorsqu’elles entendent l’eau revenir dans les canalisations”. En France, en 2026, voilà ce que Céline, infirmière libérale, nous raconte. En France… mais plus précisément à Trois-Rivières, une ville du sud de la Guadeloupe où elle vit et exerce depuis 2017.
“La situation s’est aggravée”
Cette île papillon, connue pour son rhum et ses plages de sable blanc, est certes un département français, mais quand il s’agit de la gestion de l’eau, le gouvernement répond aux abonnés absents. Depuis plus de 10 ans, l’accès à l’eau potable est extrêmement restreint pour ses habitants qui ont dû adapter leur quotidien en attendant de savoir quand cela s’améliorera et si cela arrivera même un jour.
Pourtant, en 2018, le président Emmanuel Macron tweetait : “dans 24 mois, les habitants de Guadeloupe devront (enfin !) avoir tous accès à l’eau courante (…) pour que l’équité de la République soit une réalité.” 8 ans plus tard, rien n’a changé. Pire, “la situation s’est aggravée” commente Emma Feyeux, responsable des projets santé et inégalités environnementales pour l’association Notre Affaire à Tous.
Mais comment en est-on arrivés là, en France ? Quels impacts concrets ces pénuries ont-elles sur les habitants ?
D’abord, rappelons que la Guadeloupe est un territoire particulièrement riche en eau (7000m3 par habitant contre 3000m3 en métropole) qui voit pourtant ses habitants vivre aux rythmes des coupures d’eau courante. “Pendant trois ans, sur les hauteurs de Trois-Rivières, on n’a pas eu d’eau de 20h à 5h du matin, notre vie était complètement calquée sur ce rythme” raconte Céline, qui pourtant relativise : “on avait des amis qui vivaient dans le bourg et qui pouvaient avoir des coupures de 48h sans prévenir. On se disait qu’on était quand même chanceux, car on pouvait s’organiser”. Hannah, habitante du quatrième étage d’un immeuble de Pointe-à-Pitre, elle, fait partie de ces habitants qui ne peuvent rien prévoir : “parfois c’est plusieurs jours sans eau et je ne sais pas quand ça revient”.
Droit d’accès à l’eau potable sur le papier, et en vrai ?
Au-delà de l’indignité de ce quotidien, il faut se souvenir que depuis 2022, en France, le droit à l’accès à l’eau potable pour tous est entré en vigueur dans le Code de la santé. Pour autant, en dehors de l’Hexagone, l’eau manque et ce droit fondamental n’est pas toujours respecté, analyse la militante de Notre affaire à Tous. Dès lors “comment considérer que notre droit à un logement digne est respecté s’il n’y a pas d’eau potable dans ce logement ? Comment estimer que notre droit à l’éducation est respecté si on n’a pas d’eau à l’école et qu’on ne peut pas aller à l’école de ce fait ?”
Premières victimes de cette situation, les populations vulnérables qui voient leur dignité impactée en même temps que leurs droits : “quand j’ai des soins d’hygiène à faire, vous imaginez qu’entre une douche où l’eau coule en permanence – et où l’on peut vraiment faire mousser et frotter les personnes – ou une bouteille d’eau, ce n’est pas la même chose.” explique Céline. Les enfants aussi sont en première ligne de cette situation, “ils souffrent” s’insurge Hannah en dénonçant le non-respect du droit à l’éducation . “Aux Antilles c’est 20% des jours d’école qui sont manqués à cause des problématiques d’accès à l’eau potable” souligne Emma Feyeux.
Plus de 60% de perte d’eau potable
Comment expliquer cette situation catastrophique ? En 2024, l’Observatoire de l’eau de Guadeloupe publie un rapport avec des chiffres très parlants concernant l’année 2022. En le parcourant, on comprend rapidement que le souci ne réside pas dans le prélèvement de l’eau, mais dans sa distribution. Sur la quantité prélevée en 2022, 60% a été perdue dans des fuites tout au long du réseau qui parcourt l’île.
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Cette situation est donc d’abord le résultat d’infrastructures mal entretenues et de rénovations pas effectuées. Des travaux de restauration et d’amélioration du réseau de l’eau qui coûteraient entre 900 millions et 1 milliard d’euros selon la commission d’enquête menée par Mathilde Panot (LFI) en 2021. Et, sans surprise, personne ne semble vouloir s’y coller.
C’est jamais la faute de personne de toute façon !
Depuis les premières réclamations en 1992, tout le monde se refile la patate chaude. La gestion de l’eau du département est passée successivement entre les mains du secteur public et du privé : de la Générale des Eaux au Syndicat Mixte de la Gestion de l’Eau et de l’Assainissement de la Guadeloupe (SMGEAG) en passant par Véolia, Suez ou encore le Syndicat intercommunal d’alimentation en eau et d’assainissement de la Guadeloupe (SIAEAG), le nombre d’acteurs différents dans cette histoire est considérable. Entre le rôle de l’État, des collectivités locales et des entreprises privées pour garantir la viabilité de ces infrastructures, rien n’est défini clairement : “tout le monde est responsable, mais personne ne l’est” dénonce la militante de Notre affaire à Tous.
En 2019, un scandale au sein de le SIAEAG éclate, qui illustre parfaitement le problème structurel à l’origine de cette crise. Le président du syndicat, Amélius Hernandez, en poste de 1997 jusqu’à sa démission forcée en 2014 a laissé le réseau hydraulique se dégrader pendant 17 années à cause d’une gestion qualifiée “d’abracadabrantesque” par le média Blast. Sous sa gouvernance, des sommes astronomiques ont été investies dans la communication et dans des événements démesurés tels que “les journées de l’eau”, mais rien n’a été fait pour assurer à chaque habitant un débit d’eau fiable et pérenne. Condamné à trois ans de prison (dont deux avec sursis) et 150 000€ d’amende pour détournement de fonds et favoritisme, Hernandez est un parmi tous ceux qui n’ont pas été à la hauteur de cette crise.
L’héritage non-assumé de l’époque coloniale
Après avoir lu tout ça, vous vous dites “mais comment ça se fait qu’on n’en entende pas plus parler ?” Eh bien on s’est dit pareil, et on est prêt à parier que si cette situation avait lieu en Normandie ou en Dordogne la considération politique et médiatique serait toute autre. Pour vérifier c’est simple : tapez “coupure d’eau en france” dans votre moteur de recherche. Vous tomberez sans doute sur des articles traitant de plusieurs pénuries de quelques heures réparties partout sur le territoire hexagonal. Mais presque rien sur la Guadeloupe.
Pourquoi une telle différence de traitement ? L’héritage colonial. Comme l’explique Emma Feyeux, “ce poids de l’histoire coloniale, on le retrouve dans le fait qu’il y ait un grand désintérêt politique et médiatique pour la crise de l’eau, quand bien même elle concerne plus de 3 millions de personnes qui vivent en France.” Jamais le gouvernement n’aurait laissé des infrastructures se détériorer autant si elles desservaient l’Île-de-France. Il est donc clairement question de “discrimination environnementale” d’après l’experte.
Si la Guadeloupe connaît cette problématique depuis bien longtemps, ce n’est pas la seule dans ce cas. L’eau est un sujet sensible pour de nombreux autres territoires français issus de la colonisation dont les habitants peinent à se fournir en eau potable non polluée. C’est le cas de Mayotte, la Martinique ou encore la Guyane.
Les Français les plus pauvres paient l’eau la plus chère
Comme si tout cela n’était pas assez scandaleux, un problème sanitaire lié à la pollution au chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies aux Antilles de 1972 à 1993 et dont la toxicité est reconnue, impacte la qualité de l’eau de l’île.
Dans le cadre de l’étude Kanari réalisée en 2013-2014 par Santé Publique France, il a d’ailleurs été démontré que 90% de la population antillaise était contaminée par cette substance, présente dans l’eau depuis les années 70. Pour pallier ce risque sanitaire, et à défaut de solution politique et publique, les populations guadeloupéennes n’ont pas le choix.
“Je suis toujours impressionnée quand je vais dans les supermarchés et que je vois des caddies entiers de packs d’eau, c’est des choses qu’on ne voit pas vraiment en métropole.” explique Céline. En arrivant à Trois-Rivières, l’infirmière a dû prendre le pli : “ici personne ne boit l’eau du robinet”. Les gens savent que le peu d’eau qui leur arrive est polluée, ils doivent alors s’organiser : “au début ça paraît bizarre de voir des salles de bain remplies de bouteilles d’eau, puis on comprend pourquoi et on s’y fait” détaille Céline.
Sauf que ! Comme pour quasiment tous les produits des supermarchés, l’eau est plus chère dans les territoires dits d’Outre-mer. Un pack de 6 litres d’eau de la marque Evian coûte 7,33€ en Guadeloupe dans un supermarché classique, contre 3,18€ en métropole. Il en va de même pour l’eau des marques premier prix. Sur l’île papillon, il faudra débourser 3,99€ pour un pack de 6×1,5L d’eau premier prix. C’est 1,77€ plus cher que dans l’Hexagone, où ce produit coûte 2,22€ – ce qui, déjà, représente une sacrée somme.
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Ça constitue une barrière économique sur des territoires qui, par ailleurs, ont des niveaux de vie moins élevés qu’en Hexagone.” réagit Emma Feyeux. (Elle est belle l’égalité Manu…)
Le dérèglement climatique enfonce le clou et masque le problème structurel
Le 16 septembre 2022, l’archipel guadeloupéen est frappé de plein fouet par la tempête Fiona. Les dégâts sont considérables et le réseau de raccordement de l’eau potable fait partie des infrastructures endommagées. Environ 40% de la population est privée d’eau pendant plusieurs jours. L’occasion pour les autorités de blâmer les aléas météorologiques, plutôt que d’interroger les problèmes structurels et, au passage, l’évidence d’une catastrophe climatique à venir.
Ces dernières années, les tempêtes se multiplient et en 2014 et 2025 des sécheresses ont également frappé l’archipel, multipliant, une fois encore, les coupures d’eau et provoquant la colère des habitants.
Malgré ces urgences évidentes, le gouvernement ne reconduira pas le Plan Eau DOM mis en place en 2016 pour régler les problématiques de l’eau, estimant qu’il a rempli sa part du contrat. Pourtant, les habitants n’ont toujours pas d’eau potable courante et non polluée et redoutent les prochaines tempêtes.
D’après l’État, cela n’est plus de son ressort et il reviendra désormais aux collectivités territoriales d’agir même si “elles manquent de moyens et d’ingénierie pour faire face à l’ampleur de la situation” commente Emma Feyeux.
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