À 16 ans, Amandine a dû avorter. Une épreuve qui l’a profondément marquée et dont elle est sortie plus forte. Elle a accepté de revenir sur cet événement marquant et de se confier à URBANIA. On lui laisse la parole ici.
Je me souviens, j’étais en seconde dans un lycée agricole, à l’internat. Cela faisait environ un an que j’étais avec mon copain.
Lors d’un week-end chez ses parents, nous étions tous les deux, sans eux. Les circonstances aidant, on a commencé un rapport sexuel. A ce moment-là, je prenais la pilule mais je ne suis pas une fille très sérieuse donc la pilule, comment dire… j’avais ma petite alarme, mais je l’oubliais. Ce soir-là je ne l’ai pas prise et le lendemain non plus. En arrivant au moment où l’on est censés mettre un préservatif, on s’est tous les deux dit qu’on avait « la flemme ». C’était le mot « la flemme ». Il fallait se lever, aller le chercher donc on s’est dit non, ça ne vaut pas la peine. C’était inconscient. Nous étions jeunes et inconscients.
Nous ne couchions pas ensemble pour la première fois, mais c’était le premier copain avec qui j’avais des rapports sexuels. Le lendemain, je me suis juste fait la remarque que je n’avais pas pris la pilule mais sans m’inquiéter plus que ça. Si bien que je ne suis pas allée chercher la pilule du lendemain.
A cette époque, je n’étais pas forcément réglée comme une horloge, donc, au départ, je n’ai pas spécialement prêté attention au fait que mes règles n’arrivaient pas. Mais à un moment, quand la date a dépassé de dix jours, je me suis inquiétée. J’ai fait un premier test de grossesse, négatif. J’ai attendu un peu en me disant que je ne m’inquiétais pour rien. Quelques jours plus tard, toujours rien. Je me suis alors décidé à racheter deux nouveaux tests de grossesse, pour être bien sûre du résultat. Le premier m’a annoncé que oui, j’étais bien enceinte. Le deuxième, lui aussi, a affiché positif.
Solitude
Là, j’ai ressenti un énorme coup de stress. Au lycée, je vivais à l’internat la semaine. C’est d’ailleurs une copine, Fanny*, qui m’a conseillé de faire un test de grossesse. Quand j’ai su que j’étais enceinte, elle m’a conseillé d’en parler à mon copain. Ce que j’ai fait… Sa réaction m’a encore plus paniquée. Il m’a dit que si je ne faisais rien et que je n’arrangeais pas les choses, c’était terminé entre nous. Pour lui, ce n’était pas sa faute mais la mienne. J’avais merdé, je n’avais pas pris ma pilule.
Heureusement que j’ai pu compter sur elles, parce que toute seule, je pense que j’aurais un enfant aujourd’hui.
Vu que j’étais interne, je ne pouvais pas rentrer chez moi quand je voulais. Le mercredi après-midi, Fanny a parlé avec sa mère de ce qui m’arrivait. C’est sa maman qui m’a conseillée, qui m’a suggéré d’appeler le planning familial. J’avais honte. J’étais toute seule dans cette épreuve. Mon copain avait décidé de m’ignorer. Je me sentais nulle et, bien sûr, j’imaginais être la seule coupable.
D’un autre côté, il était hors de question que j’en parle à mes parents. Mon père, déjà, avait du mal avec l’idée que j’ai un petit ami, alors lui dire que j’étais enceinte… Ma mère, je lui disais tout et j’ai eu toutes les peines du monde à le lui cacher. J’en devenais parano de ne rien dire, j’avais l’impression que tout le monde était au courant. Je n’étais pas moi-même. Les seules personnes auxquelles j’ai confié ce secret en dehors de Fanny étaient Pauline, ma meilleure amie de toujours, et sa sœur, qui m’avait acheté un des tests de grossesse d’ailleurs. Heureusement que j’ai pu compter sur elles, parce que toute seule, je pense que j’aurais un enfant aujourd’hui.
Pas d’enfant
Devenir mère, pourtant, c’était inenvisageable. Je commençais tout juste le lycée. Je vivais chez mes parents. Mon copain m’avait quittée. Et je manquais clairement de maturité.
Sur les conseils de la mère de Fanny, j’ai donc appelé le planning familial, en tentant d’expliquer ma situation, mais je n’arrêtais pas de pleurer. Quand j’y repense, cela devait être incompréhensible ! La conseillère a préféré planifier un rendez-vous pour que l’on discute plus sereinement. J’avais choisi un établissement à une heure du lycée et pas celui près de chez mes parents car je craignais de croiser des connaissances en m’y rendant.
La mère de Fanny m’a donc conduite à Rennes. Elle a fait beaucoup d’efforts pour moi en me disant que, s’il arrivait la même chose à sa fille, elle réagirait pareil. Je crois qu’elle avait surtout de la peine pour moi. Là, la conseillère, Brigitte, m’a posé un tas de questions pour comprendre comment j’étais tombée enceinte. Moi, j’ai pleuré, en expliquant que si je n’agissais pas, je n’avais plus de petit ami. Elle m’a réconfortée comme elle pouvait, en me disant que je n’étais pas la seule fille à qui ce genre d’« accident » arrivait, qu’il ne fallait pas que je m’inquiète parce que j’ai vite réagi et que c’est quelque chose que l’on peut vite réparer. Mais elle m’a aussi prévenue que ce serait une épreuve difficile psychologiquement et que, si j’en ressentais le besoin, je pouvais revenir pour des séances psy. Brigitte m’a surtout demandé si j’étais sûre de ma décision. J’ai dit oui. Puis on a pris un rendez-vous une semaine ou dix jours après, pour l’intervention.
Colère et questionnements
Toute cette attente me pesait. J’étais en colère, j’étais frustrée. Je me suis quand même demandé si je ne pouvais pas m’en sortir en gardant le bébé. Mais à 16 ans, il n’y avait pas de solution. En fait, j’avais peur de ne pas pouvoir en avoir plus tard. Des tas de trucs ont trotté dans ma tête pendant l’attente. A l’époque, je me sentais obligée d’avorter parce que je voulais garder mon copain. Mais j’aurais aimé prendre le temps d’en parler, de réfléchir à la situation plutôt que de m’en rendre malade.
Quand je me pointais au self, tout le monde me regardait de haut en bas et professait des messes basses. J’avais droit à des « salope », « pute » de la part de ses amis.
Au lycée, la situation n’avait rien de réjouissant non plus. Mon copain avait dit à un ami que j’étais enceinte et forcément, la rumeur s’est vite répandue. Quand je me pointais au self, tout le monde me regardait de haut en bas et proférait des messes basses. J’avais droit à des « salope », « pute » de la part de ses amis. Lui en rigolait donc je suppose qu’il pensait la même chose. Pourtant, je ne suis pas tombée enceinte toute seule.
Je crois que c’était l’épreuve la plus difficile, tous ces jugements. Les rumeurs sont allées si loin que j’ai été convoquée dans le bureau de la CPE qui voulait connaître leur bien-fondé. J’ai menti parce que je n’avais pas envie qu’elle en parle à mes parents. Je leur ai dit que c’était une fausse rumeur qui avait mal tourné. Du coup, mon ex a été convoqué. Mine de rien, c’était une petite vengeance.
Une éternité
La médecin m’a dit que je pouvais regarder l’échographie pour comprendre que ce n’était pas un bébé qu’on allait m’enlever mais un petit point noir qu’on voyait à peine sur l’écran. Je n’ai rien vu. D’un coup, je culpabilisais moins.
Enfin, le jour J est arrivé. J’avais rendez-vous avec Brigitte, la conseillère, et une gynéco. Tout de suite, celle-ci m’a mise à l’aise en m’expliquant ce qui allait se passer car j’étais au comble du stress. S’en est suivi un examen gynécologique pour vérifier que j’étais bien enceinte, pendant lequel la médecin m’a dit que je pouvais regarder l’échographie pour comprendre que ce n’était pas un bébé qu’on allait m’enlever mais un petit point noir qu’on voyait à peine sur l’écran. Je n’ai rien vu. D’un coup, je culpabilisais moins.
Puis on s’est installées dans une salle pour qu’elle me rappelle le déroulement. J’ai avalé un comprimé. Et là, on m’a indiqué que je devais faire mes besoins dans une bassine pour être sûr de voir « le petit truc » expulser, enfin je ne sais pas trop quel terme employer. La situation me gênait beaucoup. J’ai pris les comprimés puis j’ai bu. Beaucoup. J’en ai eu pour la journée, cela m’a semblé une éternité. De temps en temps, une infirmière passait et regardait dans la bassine. La matin, rien. Alors en début d’après-midi, après un repas infect, j’ai dû ravaler de nouveaux cachets. Je lisais des magazines féminins, que je trouvais affreux. Je ne pensais pas que cela prendrait tant de temps.
On ne voyait rien, tout juste une petite forme visqueuse, un petit amas de différentes couleurs. Étrangement, j’étais rassurée. Je culpabilisais moins à l’idée d’enlever la vie.
En fin d’après-midi, enfin, quelque chose s’est expulsé, plus épais, plus solide que du sang. La sensation est désagréable mais je n’ai ressenti aucune douleur. Juste après, je suis devenue toute patraque. Le stress est redescendu d’un coup. Peut-être que le fait d’avoir senti quelque chose partir, d’avoir pris de nouveaux comprimés m’a affaiblie. L’infirmière est passée pour faire un contrôle. Je lui ai indiqué avoir « senti quelque chose ». En observant, elle a confirmé puis a pris la « chose » pour la mettre dans une coupelle transparente. Là, elle m’a montré en me disant que j’avais le droit de ne pas regarder. Ma curiosité m’a poussé à observer. On ne voyait rien, tout juste une petite forme visqueuse, un petit amas de différentes couleurs. Etrangement, j’étais rassurée. Je culpabilisais moins à l’idée d’enlever la vie.
Jusque là, je me disais qu’il y avait quelque chose dans mon ventre, que j’allais tout arrêter alors qu’il ou elle pourrait avoir une belle vie. Des trucs stupides qu’on se dit dans ce genre d’épreuves mais qui vous travaillent. Une heure plus tard, je partais, pressée de rentrer et je passais le week-end chez les parents de Fanny.
Perte de plaisir
Après l’intervention, je suis retournée faire une prise de sang avec Brigitte du planning familial. C’était comme un rendez-vous psychologique pour avoir mon ressenti, savoir comment je le vivais, si j’en parlais à mon entourage. J’aurais peut-être eu besoin de revoir quelqu’un pour en parler après. Il m’a fallu du temps pour aborder le sujet avec d’autres personnes. J’ai pu le faire avec ma grande sœur de 29 ans et j’ai appris à ce moment-là qu’elle aussi avait avorté plus jeune. D’un coup, je me suis sentie moins stupide d’avoir agi comme je l’ai fait ce soir-là chez les parents de mon copain.
On parle de sexualité en 3ème et en seconde mais pas assez, selon moi. A 16 ans, j’avais en tête que le préservatif servait surtout à se protéger des MST. Je savais que cela pouvait empêcher une grossesse, mais j’ignorais son importance. Les cours ne sont pas assez aboutis sur ce sujet. A la maison, avec ma mère, ce n’était pas tabou et on en discutait. Mais nous étions jeunes mon copain et moi.
C’est nous qui portons les enfants. La décision doit nous revenir à nous seules et notre partenaire n’a pas son mot à dire.
Aujourd’hui, j’ai peur de revivre cette expérience. J’ai encore la gorge serrée quand j’en parle. Je ne sors plus sans préservatif, j’en ai partout avec moi, dans mes sacs, chez moi. Avoir à nouveau des rapports sexuels, c’est dur. Il y a toujours cette petite inquiétude au fond, et ce n’est plus le même plaisir. Je pense que cela reviendra car ça va un peu mieux depuis le jour où j’ai avorté. Mais il faut du temps.
S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est qu’il ne faut se fier qu’à soi-même. C’est nous, les filles et les femmes, qui portons les enfants. La décision doit nous revenir à nous seules et notre partenaire n’a pas son mot à dire. Personnellement, cette expérience m’a fait réfléchir sur l’avenir et m’a rendue plus mature. Je crois avoir beaucoup appris sur la vie.