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Griffe de l’Ours, squirting, Kunyaza : ça vous parle ?
Au départ de l’enquête: le mystère de la Griffe de l’Ours…
Je sirotais tranquillement un verre avec des amis lorsque l’un d’eux, au détour d’une conversation jusque là limpide, lâcha avec désinvolture : « [Untel] nous a dit qu’il lui avait fait la Griffe de l’Ours. »
Me sentant un peu démodée, mais décidée à me coucher moins bête, j’osai un timide :
« -Heu… pardon, mais c’est quoi la “Griffe de l’Ours”? Ça fait un peu flipper ton truc. Huhu.
« -Mais tu sais, enfin, c’est une technique avec les doigts pour amener la femme à l’éjaculation féminine ! »
Et, toujours décontracté, comme pour appuyer son propos, il se lança dans une démonstration explicite du geste: l’index et le majeur, groupés en une courbe digne du Capitaine Crochet et dont le mouvement enthousiaste semblait dire : « allez, viens (on est bien) ! »
Une connexion se fit instantanément dans mon esprit, et Bibi de répondre : « Aaaaaah, oui, mais c’est bien sûr !! Ça s’appelle comme ça ?? Si tu veux mon avis, c’est un peu surfait ce truc-là. On dirait que les mecs qui le font se sont passés le mot et jouent secrètement à celui qui aura le résultat le plus spectaculaire, sans forcément se soucier de la réceptivité de leur partenaire. »
Il y eut comme un blanc. Pour une raison obscure, je le sentis un peu vexé et nous passâmes à un autre sujet de conversation nettement plus consensuel : l’immobilier.
Du mythe de la femme fontaine à la banalité du squirt
Suite à cette conversation, et mue par le sentiment confus que cette histoire de femme fontaine et de palmipède devait nous apprendre quelque chose de l’air du temps, je décidai de m’interroger sur mes propres biais.
Sans m’attarder sur ma propre expérience, je me contenterais d’affirmer qu’elle vient étayer cette intuition : la génération Y, c’est à dire la mienne, et a fortiori la suivante, biberonnée à l’internet, ont vu ce phénomène physiologique qu’est l’éjaculation féminine passer de mythe et de tabou, à événement banal et, surtout, à case à cocher sur la bucket list du cul, au même titre que l’orgasme classique - sauf que ça rapporte plus de points.
En témoigne cette scène du dernier navet français sur Netflix, j’ai nommé MILF, qui a le mérite de mettre le(s) doigt(s) sur le fossé générationnel entre les protagonistes :
Je me souviens pourtant bien, jeune adolescente, à la fin des 1990’s, avoir entendu parler des « femmes fontaines » un peu à la manière des femmes à barbes, c’est à dire comme de phénomènes de foire, rares, voire monstrueux, mais fascinants.
Je me rappelle également avoir longtemps douté de leur existence même, car des personnes dont l’autorité scientifique étaient à mes yeux indiscutable (une femme médecin, notamment) m’avaient affirmé que la chose n’avait aucun fondement scientifique, que le liquide dont on parlait était plus probablement de l’urine et que les hommes qui se vantaient d’en avoir été témoins ne faisaient que fantasmer à voix haute (et/ou se faire pisser dessus donc).
Il n’était alors question que de l’homme qui a vu l’homme qui a vu… la griffe de l’ours.
Puis internet est arrivé, et le tag #squirt a peu à peu émergé sur les plateformes de vidéos pornos pour donner à qui passait par-là des preuves graphiques et tenaces et de plus en plus nombreuses de la véracité de la chose, jusqu’à la rendre mainstream.
Parallèlement, alors qu’au début de la vingtaine j’étais membre du comité de lecture des éditions Flammarion, je me souviens bien avoir reçu (et dévoré) le manuscrit d’un auteur rwandais, un certain Professeur Bizimana, qui décrivait en détail, et illustrations à l’appui (!), une pratique sexuelle traditionnelle de son pays: le Kunyaza. Celle-ci avait pour objectif de conduire la femme au summum du plaisir, et, surtout, à l’éjaculation. Nous ne nous occupions que de fiction et avons dû, à regret, écarter son manuscrit (qui depuis a trouvé éditeur). Mais je me rappelle m’être alors dit : si on en parle partout sur Terre, cela ne peut être un mythe, cela doit être vrai. J’ai alors répandu la bonne parole du Professeur Bizimana autour de moi, espérant, pourquoi pas, lancer une mode (et obtenir des témoignages directs attestant de l’efficacité de la méthode).
Toujours est-il que si l’existence de l’éjaculation féminine me semblait de plus en plus avérée, son caractère mythique ne s’estompait pas pour autant.
Pour être claire, l’éjaculation féminine, dans l’imaginaire collectif, demeure une preuve tangible de l’orgasme, et même d’une jouissance de niveau supérieur. L’aristocratie de l’orgasme, le boss du jeu, en somme. Quant aux femmes veinardes qui l’ont expérimentée, elles sont presque considérées comme des demies-déesses du sexe que jalousent les pauvres mortelles en grommelant dans leur coin.
Et pourtant, après enquête, de la même manière qu’un drap blanc tâché de sang ne garantit en rien la virginité d’une jeune épousée, un drap qu’on peut essorer au point de remplir un seau ne garantit pas que la personne munie d’un vagin se soit bien amusée. Désolée.
Car oui, j’ai décidé de mener une petite enquête afin d’en apprendre plus sur l’éjaculation féminine en 2020, c’est-à-dire à l’heure du squirt.
Un peu de méthode…
Ne disposant pas des moyens de me lancer dans une étude à grande échelle sur un panel représentatif de la population, je me suis contentée d’une enquête modeste menée sur mon réseau élargi et garantissant aux répondants la discrétion de l’anonymat. Celle-ci n’a donc aucune valeur scientifique et reflète probablement les spécificités du milieu socio-culturel dans lequel j’évolue.
Ceci étant établi, j’ai malgré tout trouvé les résultats intéressants et dignes d’être partagés dans cet article, ne serait-ce qu’au titre de sociologie de comptoir.
Au moment où j’écris ces lignes, j’ai réuni les réponses de 92 personnes à un formulaire que j’ai voulu le plus inclusif possible dans sa formulation.
Notez que les répondants sont majoritairement des femmes (65%), les hommes représentant 34%, et les personnes s’identifiant comme non-binaire, 1%. Il est intéressant de noter que plusieurs femmes du panel ont testé une technique visant à provoquer l’éjaculation féminine sur une partenaire sexuelle. On a donc des hommes ET des femmes pouvant témoigner du point de vue de celui qui teste la technique sur le corps de l’autre. Aucune répondante n’avait cependant été dans les deux positions (« testeuse » et « testée »).
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Une grosse moitié du panel a entre 25 et 35 ans, un tiers a plus de 35 ans et le reste est composé de jeunes de 20 à 25 ans. Malheureusement je n’ai pas obtenu de réponses de jeunes de moins de 20 ans…
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Les résultats de l’enquête ont vraiment été intéressants à parcourir. D’abord car ils venaient satisfaire ma curiosité personnelle et surtout parce qu’ils donnent quelques indices sur le zeitgeist sexuel de notre société.
Un panel bien renseigné : les vertus d’internet et de l’amitié
Tout d’abord, les réponses que j’ai obtenues semblent confirmer que l’éjaculation féminine est désormais un phénomène incontournable et très connu : 100% des répondants en ont déjà entendu parler et un peu plus de la moitié ont eu vent d’une technique permettant de la provoquer.
10% des répondants connaissent les termes de Kunyaza et de Griffe de l’ours. Toutefois, la grande majorité n’associe la technique qu’ils connaissent à aucun terme rigolo.
Si la majorité des répondants reconnaissent consommer des contenus pornographiques plus ou moins régulièrement (environ 80%), ce n’est pas nécessairement là qu’ils ont appris comment parvenir au Graal aquatique.
La plupart (plus de 70%) évoque davantage le bouche-à-oreille entre potes, voire la pédagogie entre partenaires… même si certains plus doués (ou plus chanceux) sont tombés sur la technique par hasard, sans le faire exprès, et l’ont peaufinée de partenaire en partenaire.
Car, oui, j’ai remarqué que ceux qui la pratiquent, en font souvent une des cordes à leur arc — bandé ou pas — et l’usent, voire en abusent, sur toutes celles qui sont amenées à partager leur lit.
Lorsqu’on leur demande de décrire la technique, ce qu’on lit est relativement homogène et cohérent : il est question le plus souvent d’une hyper-stimulation du point G à l’aide de deux doigts insérés dans le premier tiers du vagin et orientés en une « griffe » vers sa face antérieure (soit vers le ventre et non le dos). Des mouvements puissants et frénétiques sont répétés jusqu’à l’apothéose finale aka l’éjaculation.
Mon hypothèse est que beaucoup de personnes découvrent l’existence de ce jaillissement en naviguant sur des sites porno, ce qui éveillent leur curiosité, mais ne se renseignent véritablement qu’auprès de sources jugées plus fiables et réalistes.
Mention spéciale au compte Instagram @jouissance.club, qui est cité parmi les fameuses sources et dont je recommande vivement le scroll, très instructif.
https://www.instagram.com/p/BoIyUu7hgfl/
La fin d’un tabou ?
Parmi les personnes qui ne connaissaient pas du tout l’existence de techniques pour obtenir l’éjaculation féminine, la plupart se déclarent « curieux d’en apprendre davantage ».
Une chose est certaine : il semblerait que le tabou autour de la question soit en train de s’effriter. Le fait que plus de 15% des femmes interrogées témoignent d’expériences avec plusieurs partenaires « experts » de la technique (souvent plus de 5!) laisse penser que ce n’est plus marginal. C’est devenu mainstream. On n’en rougit pas en en parlant, bien au contraire, on sentirait presque poindre une petite fierté à l’avoir expérimentée directement.
Toutefois, il reste intéressant de noter la majorité des personnes ayant fait l’expérience de la Griffe de l’Ours et autre Kunyaza de ce monde, reconnaissent n’en avoir pas discuté avec leur partenaire au préalable. Et tant pis pour les draps. Est-ce par pudeur ? Par simple empressement ? Par volonté de préserver l’effet de surprise ? L’enquête ne nous le dit pas, mais on peut aisément imaginer un joyeux mélange de tout ça.
En tout cas, la fin d’un mythe…
Alors, toutes fontaines? D’après ce que je lis des résultats, j’aurais tendance à répondre par l’affirmative. Non, il ne s’agit pas d’un phénomène à la limite du paranormal, mais bien d’une possibilité qui s’offre à toutes les personnes munies de glandes de Skene, l’équivalent féminin de la prostate. Car, breaking news, ce n’est pas du pipi. Je répète: CE N’EST PAS DU PIPI.
Mais nuançons toutefois: selon les différents témoignages, il semblerait que l’éjaculation soit quasi-systématique chez certaines femmes, qu’il y ait une stimulation ad hoc ou pas, alors que certain.e.s ont testé les fameuses techniques sans jamais obtenir le résultat escompté. Il y aurait donc des différences individuelles réelles, sans doute anatomiques, mais peut-être également psychologiques, favorisant ou inhibant l’éjaculation féminine. En effet, d’après mes recherches, alors que la prostate est une glande bien délimitée chez l’homme, les fameuses glandes para-urétrales seraient caractérisées par des tissus plus diffus ceci expliquant que la quantité de liquide produit puisse beaucoup varier d’une personne à l’autre. Alors, qui sait ? Peut-être avez-vous déjà été témoins de d’éjaculation féminine modestes, sans les avoir remarquées!
Question de point de vue
Le verre n’est donc ni à moitié vide, ni à moitié plein, au royaume des fluides féminins. Et c’est là que le bât blesse. Si les techniques sexuelles décrites, d’après les réponses, génèrent généralement du plaisir, qualifié même parfois de « phénoménal », elles ne constituent en rien une recette miracle pour faire jouir sa partenaire.
Il semblerait que, comme chez les hommes, l’intensité de l’orgasme ne soit pas nécessairement corrélé au volume de l’éjaculat ni même à sa présence (coucou les tantriques). En effet, lorsqu’orgasme il y a, on est parfois loin des sensations cosmiques dont le Professeur Bizimana faisait la publicité.
Par ailleurs, il semblerait qu’il y ait un léger hiatus, comme souvent, entre ceux qui testent leur technique sur leur partenaire et ladite partenaire. Ainsi, si les femmes sur qui on a testé la technique font état d’expériences variées allant de « magiques » à franchement « désagréables », en passant par « médiocres » ; les hommes qui ont testé la technique sur leur partenaire évaluent leur expérience, qu’elle ait été arrosée de succès ou pas, presque systématiquement de manière positive, convaincus que leur partenaire en est sortie enthousiaste. Quant aux répondantes qui l’ont testée dans le cadre d’un rapport homosexuel, il est carrément question de 7ème ciel à coup sûr.
Conclusion
Pour résumer, cette petite enquête m’a appris que l’éjaculation féminine et ses pratiques afférentes font désormais partie intégrante du Kama Sutra occidental. Cela veut dire que l’on s’intéresse de plus en plus au corps de la femme et à son fonctionnement et surtout, à son plaisir, ce qui, ma foi, est une excellente nouvelle!
Même si le côté « trucs et astuces » fait perdre le geste en poésie, force est de reconnaitre que l’intention est louable, même si elle reste empreinte d’une quête de performance un peu vaine. On salue donc l’effort de ceux et celles qui s’y essaient même si, rappelons-le, il est toujours judicieux de rester attentif.ve.s aux rétroactions de votre partenaire afin de s’assurer de ne pas confondre grimaces de plaisir et grimaces d’inconfort, même si cela se ressemble parfois.
Sur ce, explorez-vous, amusez-vous et arrosez-vous si cela vous chante.