Pourquoi bosser toujours plus quand on sait que cela ne nous permettra pas forcément de vivre mieux ? Dans une société où l’on nous demande de produire davantage, plus vite et avec moins de monde, le véritable acte de résistance ne serait-il pas de faire exactement l’inverse ? Comme lever le coude pied et apprendre à ne rien foutre sans culpabiliser. Dans Paresse pour tous, Hadrien Klent imagine une France où l’on ne travaillerait que quinze heures par semaine, soit trois heures par jour. Son héros défend l’idée que le temps libéré pourrait être consacré à tout ce qui n’entre pas dans la catégorie « activité rémunérée » : s’occuper de soi, des autres, de la planète ou, pourquoi pas, ne rien faire du tout.
En attendant la semaine de quinze heures (et le revenu universel car après tout pourquoi pas), il existe une solution plus simple : devenir un branleur. Pas un branleur qui ne fait absolument rien et laisse ses collègues partir au charbon. Non. Un branleur stratégique, un salarié qui a compris qu’il ne recevrait pas de médaille pour avoir répondu à un mail à 22h37.
Branleur, un métier d’avenir
C’est un concept mais, dans la vie, mieux vaut en faire moins que trop. Le juste milieu étant réservé aux personnes ayant obtenu dix de moyenne au baccalauréat. Aujourd’hui, elles travaillent probablement dans un secteur où l’on parle de vocation pour justifier des salaires discutables.
Dans ce petit monde à part qu’est l’entreprise, on trouve plus stylé que soi, plus marrant, plus intelligent. Et donc plus branleur. Vous seriez surpris des méthodes de travail de votre manager. Certes, il arrive avant et repart après vous. Mais entre les deux ? Il délègue, pour ne pas dire qu’il n’en fout pas une, et par dessus le marché : il gagne plutôt bien sa vie.
D’après l’Insee, les dirigeants salariés percevaient en moyenne 3 530 € par mois en 2022. Une information qui mérite évidemment d’être relativisée puisque les revenus varient fortement selon le statut et la taille de l’entreprise. Mais ne chipotons pas, déléguer reste une compétence professionnelle parfaitement respectable. Et puis, soyons honnêtes, nous sommes déjà trop nombreux à vouloir faire carrière dans des bureaux où il n’y aura bientôt plus qu’une chaise dispo pour deux. Autant apprendre à glander maintenant, non ? Avec un peu de chance, votre collègue sera licencié à votre place lors du prochain PSE et vous pourrez récupérer son double écran !
Il existe donc plusieurs règles indispensables pour survivre en entreprise et mettre un coup au capitalisme par la même occasion.
👉 La première : arriver en dernier au bureau. Mais à certaines conditions. Pas la peine non plus de pousser le bouchon. Un bon 10h30 fait l’affaire. Le temps de boire un café, de checker vos mails, d’aller faire un tour aux toilettes en swipant sur Bumble (comme tous les cis-hétéro en dépression)
En adoptant la fine stratégie du dernier arrivé, vous aurez droit aux commentaires agacés de la part de certains collègues jaloux d’être arrivés une heure et demie avant vous. Votre manager vous fera sans doute un reproche mais il sait que vous êtes l’élément moteur de sa team (ou du moins, il le croit). Profitez-en. Faites semblant d’avoir passé une soirée de folie et lancez un « Bonjour » plein d’entrain en arrivant. On est mardi, tout le monde fait la gueule car Friday night is not coming, mais vous revitalisez d’un coup l’open space. Placez une blague ou deux et embrayez sur une question relative au boulot en cours à votre collègue le moins croquant du paquet de chips. Il ne sait pas quoi dire et vous allez lui apporter la réponse en moins d’une minute. À peine arrivé et déjà dans le feu de l’action : quel employé vous faites.
Il est alors très rapidement 11h30 et l’heure d’aller faire un tour aux toilettes.
Qui travaille vraiment en 2026 ?
Selon une étude Gallup : seuls 8 % des salariés français sont considérés comme engagés dans leur travail. 72 % ne le sont pas et 20 % sont même activement désengagés. Autrement dit, neuf salariés sur dix ne sont clairement pas en train de vivre leur meilleure vie pro. Alors pourquoi continuer à courir ? À répondre à un mail dans les trente secondes ? Rester jusqu’à 19h alors que vous avez fini de bosser à 17 ? Pourquoi accepter une nouvelle mission alors que personne ne vous a demandé si vous aviez encore de la bande passante ? Et surtout, pourquoi culpabiliser de ne pas travailler ? C’est là que la paresse nous sauve. Notre arme ultime pour récupérer du temps. Du temps pour faire autre chose. Pour voir ses potes. Pour marcher en forêt. POUR MANIFESTER ET SE PRENDRE DES BALLES DE LBD DANS LA TRONCHE. Pour faire du sexe en journée. Pour s’occuper de ses gosses. Ou pour ne rien faire sauf MANIFESTER ET SE PRENDRE DES BALLES DE LBD DANS LA TRONCHE.
Hadrien Klent le susnommé défend justement cette thèse dans Paresse pour tous. L’idée n’est pas de s’envoyer quinze heures les pieds en éventail dans le canap’. La paresse consiste plutôt à ne plus être entièrement rivé à son travail, à ses écrans et à la consommation. Ce qui tombe bien, puisque l’entreprise moderne semble avoir trouvé une manière particulièrement efficace de nous faire travailler (ou stresser) hors horaires de boulot. L’IA devait également nous faire gagner du temps. Mais entre les prompts à rédiger, les résultats à vérifier, les outils à tester, les présentations à refaire (parce que ChatGPT raconte souvent de la merde), l’IA est devenue une tâche supplémentaire. Mais rassurez-vous, votre salut reste à portée de main. Il suffit de glander.
La seconde règle de survie en entreprise tient quant à elle en trois mots : être en désaccord. Avec rien, avec tout, débrouillez-vous pour avoir des arguments contradictoires. Primo, c’est bien vu : vous êtes la personne qui a toujours quelque chose de neuf à apporter, contrairement à vos voisins de bureau mous du genou à cause des heures passées à faire rayonner la culture du vide sur TikTok et Instagram. Soyez en désaccord, mais restez vague, en utilisant du vocabulaire bullshit labellisé startup nation du style « challenger le process », « remettre le sujet à plat », « pas certain que ce soit complètement scalable. » Personne ne comprend mais tout le monde acquiesce. Le but n’est pas non plus de prendre trop de responsabilités, sinon c’est le serpent qui se mord la queue.
Vous recevez un mail « urgent » ou, angoisse, un message sur Teams ? Laissez couler. Car répondre instantanément signifie deux choses : vous êtes disponible et vous n’avez rien de plus important à faire. Ne répondez jamais oui. Mais jamais non non plus. « Ça avance bien, je suis en train de challenger deux-trois trucs avant de finaliser. » Personne ne sait ce que ça veut dire. Vous non plus. Mais vous venez de gagner trois jours.
Tout bon branleur qui se respecte possède également un document mystérieux, un Excel incompréhensible avec colonnes, couleurs, onglets et graphiques. À ouvrir quand votre boss passe derrière vous ou lorsque vous partez prendre un café au soleil pendant vingt minutes.
Enfin, et c’est à ce moment précis que vous sublimerez votre stratégie : arrangez-vous pour partir le dernier. Soit exactement une minute, ou deux, après votre boss, des fois qu’il aurait oublié ses clefs. On parle toujours du même branlos qui, lui, aura fait semblant de trouver quelque chose à faire jusqu’à 19h. 10h30-19h, ce n’est quand même pas la mort si on soustrait le temps passé en pause déj, aux toilettes, à booker vos prochaines vacances, préparer vos colis Vinted et j’en passe.
À la louche, pour un salarié payé 2 500 € brut par mois, deux heures quotidiennes consacrées à des activités qui ne relèvent pas directement de son travail représentent déjà plus de 10 000 € de rémunération brute annuelle correspondant à ce temps. Mais est-ce vraiment de l’argent perdu ? Après tout, si votre entreprise peut survivre à deux heures de glandouille, peut-être qu’elle peut aussi survivre à moins de travail.
Maintenant vous êtes parés pour anéantir le capitalisme de l’intérieur.
Et n’oubliez pas une chose : seuls les plus malins survivront.
Simon N. Onyme.
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