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Faut-il boycotter le Hellfest ?

Hell yeah !

Par
Cha Toublanc
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Aujourd’hui débute la grand-messe des musiques extrêmes. Avec près de 420 000 spectateur.ices l’année dernière, le Hellfest reste l’un des festivals les plus problématiques de France. Entre violences sexuelles et sexistes, indifférence aux enjeux écologiques et tiédeur à condamner des idéologies violentes, le Hellfest brûlera-t-il en enfer ? Tour d’horizon de ce qui ne tourne pas rond.

En avril dernier, le groupe de punk hardcore Birds In Row a annoncé son retrait de la programmation 2023 du Hellfest. Raison invoquée ? La position ambiguë du festival à l’égard du mouvement #MusicToo, mais aussi la place des idéologies d’extrême-droite sur scène, sans parler des récentes allégations de harcèlement moral et sexuel d’un membre de leur équipe.

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Le Hellfest a été condamné pour harcèlement morale sur stagiaire

« Il m’appelait sa “sexy assistante”. Il m’a clairement dit qu’il fallait que je fasse “bander” les gens. Et en parallèle, quand je répondais à toutes ses injonctions, je me prenais des réflexions sur le fait que je ne serai jamais prise au sérieux parce que j’aguiche trop les hommes », a expliqué la plaignante à France Bleu Loire-Océan. Un mois avant la fin de son stage, elle décide de quitter son poste après avoir été menacée physiquement par son supérieur.

Sept ans après les faits, en mai dernier, la Hellfest Productions a (enfin) été condamnée devant les prud’hommes de Nantes pour « harcèlement moral » et pour « manquement à son obligation de prévention des risques ». En revanche, le harcèlement sexuel que la plaignante dénonçait n’a pas été retenu par le tribunal. Pourtant, une autre jeune femme, en stage l’année suivante auprès du même tuteur, a témoigné durant le procès avoir vécu la même chose.

Selon l’avocate Marie-Océane Gelly, interrogée par Néon, « par la suite, seulement des hommes ont été embauchés car il y a eu trop de dérives ». No woman, no cry.

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Une gestion désastreuse des violences sexistes et sexuelles

En 2013, déjà, un homme avait été condamné à un an de prison pour une agression sexuelle perpétrée en 2013 au Hellfest. Mais le festival n’avait alors rien mis en place pour lutter contre ces violences.

En juillet 2019, une festivalière explique sur un groupe privé Facebook avoir été droguée au GHB et victime de viol lors du festival. Son appel visant à récolter « le plus d’indices ou d’éléments possibles sur son agresseur » est relayé des milliers de fois.

Dans un communiqué officiel, après avoir requalifié le viol en « agression sexuelle », le Hellfest indique avoir tenté de joindre la festivalière, sans succès, et de ne pas avoir trouvé de ticket nominatif correspondant à son nom dans leur base de données ni « d’image susceptible de pouvoir correspondre à la description des faits (…) dans l’ensemble des images de vidéosurveillance. »

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« Cette gestion désastreuse de l’appel à témoignage a scellé l’avis de beaucoup de personnes sur le Hellfest », explique Estelle, co-créatrice du podcast Heavystériques. D’autant que rapidement, trois autres femmes témoignent d’agressions sexuelles ayant eu lieu dans la foule des concerts et sur le camping.

Il faut attendre l’édition 2022 pour qu’une brigade de prévention des violences sexistes et sexuelles (VSS) soit enfin créée. Composée aux trois quarts de jeunes psychologues et d’étudiant.e.s en psychologie, la « Hellwatch » tient un stand de prévention et déambule dans le festival pour recueillir d’éventuels témoignages de violences. Une application nommée “Safer” est aussi mise en place pour donner l’alerte en indiquant le degré d’urgence.

Problème(s) ? L’effectif de la Hellwatch est limité à 30 personnes (pour 65 000 spectateur.ices en moyenne par jour) et n’intervient pas après… 20 heures, et pas sur le camping. Pourtant les quatre témoignages de violences sexuelles de l’édition 2019 rapportent des faits survenus après cet horaire et trois d’entre eux ont eu lieu à proximité ou sous les tentes. Pour couronner le tout, l’application de signalement ne fonctionne pas à cause du réseau saturé…

« Nous ne voulions pas être la caution féministe de la communication du festival »

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Alors qu’elle était à l’origine de ce dispositif de lutte contre les VSS, l’association nantaise “Les Catherinettes” a décidé de se retirer du festival avant même son début car les conditions exigées n’étaient pas réunies. « Nous avions demandé à ce que 60 bénévoles soient présent.es 24h sur 24, à la fois sur le lieu du festival mais aussi au camping et que l’ensemble des équipes présentes sur le festival soient formées. Nous ne voulions pas être la caution féministe de la communication du festival, alors on a préféré se retirer », témoigne une femme, membre de l’association à l’époque des faits.

« L’organisation de la Hellwatch de l’édition dernière était un essai, concède David Aglave, chef d’équipe de la brigade chargée de lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Nous avons fait des ajustements cette année. »

Composée uniquement de professionnel.les de santé, psychologues, éducateur.ices et membres d’associations, la Hellwatch sera désormais présente à la fois sur le festival et sur le lieu du camping de 14h à 4 heures du matin. Iels seront une cinquantaine à déambuler par équipe de quatre personnes et à accueillir les victimes dans des constructions démontables.

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« Lorsqu’une personne sera interpellée en train d’agresser, elle sera virée du festival », promet David Aglave. « Il y a encore beaucoup de gens qui n’osent pas parler lorsqu’il leur arrive quelque chose, l’idée c’est de créer un outil pour que petit à petit il soit possible de le faire pour ces personnes. C’est un mouvement de prise de conscience collective. »

« Mettre en place une brigade contre les violences sexistes et sexuelles, c’est bien mais si on continue de programmer des hommes qui ont été condamnés pour violences conjugales, ça n’a pas de sens, ajoute Estelle du podcast Heavystérique. S’il y a un agresseur sur scène, un homme qui a battu sa femme ou essayé de l’assassiner, alors les personnes dans le public vont se dire : “C’est bon, ce mec se fait des cachets énormes alors qu’il a fait ça, je peux agresser la personne devant moi, il ne se passera rien.” »

« Maris cogneurs » et sympathisants néo-nazis bienvenus

Le festival assume en effet de programmer plusieurs artistes mis en cause pour des violences sexistes et sexuelles. À l’image de Johnny Depp, guitariste du groupe de hard rock Hollywood Vampires, accusé de violences conjugales par l’actrice Amber Heard.

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En 2020, l’acteur a perdu le procès qu’il avait intenté au journal britannique The Sun, qui l’avait présenté comme un « mari cogneur ». Le tribunal a tranché en faveur du tabloïd, estimant que la plupart des incidents violents évoqués étaient « substantiellement vrais » et que « la grande majorité des agressions présumées ont été prouvées ». En 2022, il a également été reconnu coupable de diffamation à l’égard de son ancienne compagne et condamné à lui verser deux millions d’euros (une amende moindre comparée à celle d’Amber Heard, elle aussi condamnée pour diffamation à son égard). Victime d’une campagne internationale de cyberharcèlement, comme le raconte ce documentaire de France 5, Amber Heard a quitté les États-Unis pour vivre discrètement en Espagne.

Également en tête d’affiche de l’édition 2023 du Hellfest : Mötley Crüe et son batteur Tommy Lee, condamné en 1998 à six mois de prison pour avoir frappé son épouse de l’époque, Pamela Anderson. Le chanteur du groupe, Vince Neil, a lui été condamné en 2004 pour avoir attrapé à la gorge et jeté contre un mur une prostituée.

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Ou encore, Tim Lambesis, chanteur du groupe de metalcore californien As I Lay Dying, condamné en 2014 à six ans de prison pour avoir commandité l’assassinat de sa femme auprès d’un tueur à gages. Le musicien a été libéré en 2017 après trois ans de détention.

Interrogé par Street Press, le festival joue la carte de la « neutralité » et de la « ré-insertion » : « Nous faisons donc et ferons toujours confiance à la justice, dont nous respectons strictement l’indépendance et les principes. Cela commence par la présomption d’innocence et le respect de la chose jugée, mais aussi la réinsertion pour les personnes ayant purgé leur peine. »

« Avec ce genre de propos, Ben Barbaud, le dirigeant du Hellfest, légitimise les propos des masculinistes », soupire Estelle. La venue d’autres artistes agace aussi la responsable actions culturelles : non satisfait de programmer des « maris cogneurs », le Hellfest convie également des groupes proches des mouvements néo-nazis.

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L’année dernière, la venue du groupe polonais Mgla, déjà présent sur la scène de Clisson en 2016, avait ainsi fait couler beaucoup d’encre. Bien qu’il nie ses liens avec la mouvance National Socialist Black Metal (NSBM), tous ses albums sont sortis dans le label Nothern Heritage Record, fondé par Mikko Aspa, un musicien ouvertement néo-nazi et figure du NSBM. Par ailleurs, une des chansons d’un des membres de Mgla porte le nom de « zones libres de juifs » (Judenfrei), un terme employé par les nazis pour décrire leur projet d’éliminer toute population juive du Reich.

En 2016, alors que de nombreux festivals d’Europe avaient annulé la venue du groupe Down après que son chanteur, Phil Anselmo, ai crié « White power » accompagné d’un salut nazi lors d’un concert, le Hellfest avait décidé de conserver le nom à l’affiche. Cette décision avait débouché sur le retrait d’une subvention publique de 20.000 euros par la région des Pays de la Loire. Quelques mois plus tard, le groupe avait décidé de lui-même de ne pas venir au festival.

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Après avoir joué à Clisson en 2019, Phil Anselmo sera de nouveau présent cette année au sein d’une autre formation nommée Panthera. « C’est un provocateur qui joue les gros bras et qui perd pied quand il est ivre », avait déclaré à son sujet en 2016 Ben Bardaud à Ouest France.

« Ce festival est encore fait pour un public de mecs blanc qui se dit que la loi et l’état n’existe plus le temps d’un week-end », conclut Estelle.

Cette absence de considération éthique tient autant pour la programmation d’hommes condamnés ou aux idéologies illégales que pour le non-respect des règles écologiques.

un festival de déca-danse écologique

Niveau écologique aussi, le Hellfest craint aussi. L’année dernière, alors que durant le premier week end de l’événement les températures avoisinaient celles des flammes de l’enfer, le Hellfest a arrosé abondamment ses festivilier.es pour les rafraîchir. En plus des deux immenses cubes de 15 mètres de côté sous lequel l’eau coulait en continu, déjà présents depuis plusieurs éditions, le festival a installé quatre brumisateurs géants, ainsi que trois camions pompe, loués au service départemental d’incendie et de secours, qui ont projeté de l’eau au moyen de grandes lances sur la foule massée devant les concerts.

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Pourtant, trois semaines avant le début du festival, le préfet de la Loire-Atlantique invitait chacun.e à « éviter tout gaspillage et à maîtriser sa consommation d’eau » compte-tenu de la diminution des débits des cours d’eau du département.

Malgré les efforts du festival pour rafraîchir le public, les pompiers ont dû effectuer plus de 800 interventions liées à la chaleur, selon un communiqué de la préfecture de Loire-Atlantique.

Outre ces dispositifs spécialement créés pour les conditions difficiles de l’année dernière, « il y a aussi la pelouse qui consomme beaucoup d’eau en amont de l’événement, ajoute Léa, bénévole depuis deux éditions. Lorsque nous arrivons, la pelouse est toujours de très belle qualité même si, quelques jours plus tard, il n’en reste plus rien. C’est une exigence de Ben Barbaud, le dirigeant de Hellfest. »

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En juin 2022, l’entrepreneur se vantait également que son festival soit « le gros chantier électrique éphémère de France, avec 300 000 litres de fioul ». 90% de l’électricité du Hellfest provient des énergies fossiles. Un chiffre qui en fait relativiser un autre, sur lequel le festival aime communiquer : 67% des déchets de l‘édition 2022 ont été revalorisés.

Alors que la fréquentation du Hellfest a plus que doublé depuis 2019, du raisin attise la colère des Clissonnais.es : 35 hectares de vignes ont été rasés à l’automne 2021, pour créer le « deuxième plus grand parking de France» » pouvant accueillir jusqu’à 16.000 véhicules. Il a néanmoins été rapidement rempli et le festival a dû trouver des solutions en urgence pour stationner les milliers de voitures, minibus et motos supplémentaires.

Cette année, pour éviter les palettes de bouteilles en plastique, les bénévoles pourront remplir leurs gourdes aux nombreuses fontaines à eau à leur disposition. Cette eau potable servira-t-elle à éteindre les flammes du bûcher du Hellfest ? Rien n’est moins sûr.

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