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Et si on se barrait tous de notre taf ?
Arrêtez tout on a lu le livre qui va vous donner unanimement envie de vous barrer de votre taf - ce que vous n'allez pas faire car vous avez de la chance d'avoir du taf par les temps qui courent et que le loyer va pas se payer tout seul donc à la place en vrai vous allez plutôt faire un burn out sorry.
Ciao les nazes est un délicieux pamphlet anti-esprit corporate de l’entreprise sous la forme d’une trèèèèès longue lettre de démission. Sur le papier ça pourrait être juste drôle (et, de fait, ça l’est) mais c’est aussi hautement informatif avec des chiffres, des études, des sources à plus savoir quoi en foutre qui nous montrent en bonne et due forme comment le monde du travail nous enfume et qu’en plus on devrait dire merci. Un cocktail (pas en afterwork) détonnant signé Séverine Bavon, collègue de newsletter avec CDLT dans laquelle elle inocule son fielarant (= fiel hilarant) sur l’entreprise toutes les deux semaines car “le bien-être au travail, c’est juste un oxymore”.
Du coup, même si franchement on avait la flemme de bosser, on en a quand même profité pour lui poser des questions vachement pertinentes.
Salut Séverine, dans ton livre tu sembles exprimer un petit rejet du monde du travail (c’est un euphémisme, tu défonces le entreprise-verse pour notre plus grand plaisir). Quel a été le moteur de cette longue lettre de démission ?
Oh, principalement la rage je pense. Pas contre les gens, mais contre un système qui abîme les gens et leur fait croire que le problème, c’est eux. Ce que j’ai voulu faire avec Ciao les nazes, c’est de mettre des mots sur des choses que beaucoup vivent dans la solitude et même la culpabilité alors que leur cause est structurelle : ce n’est pas nous qui ne “savons pas gérer notre stress” ou qui “devrions essayer le yoga”, ce sont les conditions de travail qui sont de plus en plus étouffantes. Ce n’est pas nous qui “ne voulons pas travailler”, c’est le système qui, à force de nous en demander toujours plus en donnant moins en échange, nous pousse à essayer de protéger notre temps et notre santé mentale. Ce n’est pas nous qui sommes “fragiles” c’est le monde qui est violent. Je vais m’arrêter là sur l’énumération hein, je pourrais continuer longtemps.
Bref, ce que je veux dire c’est que si 47% des employés sont en détresse psychologique et que les problèmes psy sont la deuxième cause d’arrêt maladie en France, alors il faut arrêter d’individualiser les problèmes du monde du travail : on vit tous le même bordel, le bordel est plus large que nous et c’est ensemble qu’on pourra améliorer les choses.
Cela dit, cette rage, elle n’est pas gratuite. À la fin du livre, je dis “le monde du travail, c’est comme un bébé : c’est parce qu’on l’aime qu’on le change”. Si j’ai écrit ce livre, c’est moins par rejet que par frustration : ça me rend dingue quand des structures pétées abîment les gens, alors que le travail peut être, quand il se fait dans de bonnes conditions, un moyen de trouver du collectif, de la fierté, du sens et de l’apprentissage.
C’est quoi le problème avec notre génération et le boulot ? (par “notre génération” comprendre, les millenials, mais pour les lecteurs pas millenials qui nous lisent, vous avez le droit de vous sentir concernés aussi parce que vous n’aurez pas plus de retraite que nous)
Alors c’est pas qu’on nous a menti… c’est juste que personne ne pouvait prédire ce qui allait nous tomber dessus. Les Millennials sont arrivés dans le monde du travail avec le mode d’emploi que leur avait refilé la génération précédente : “Fais de bonnes études, choisis une voie avec des débouchés, chope un CDI, travaille dur, et ça devrait rouler”.
Ça n’a pas roulé.
On est arrivé sur le marché du travail autour de la crise de 2008, et toutes les cartes étaient en train d’être rebattues. On a pris le Covid en pleine poire, il nous a mis face à nos conditions de vie et à l'(in)utilité de notre travail.
“Faire de bonnes études” ne garantit plus grand-chose. Les “voies avec des débouchés” se retrouvent parfois bouchées : la révolution numérique a créé des métiers pas prévus par les conseillers d’orientation (coucou les CM, UI/UX designers, rédacs SEO, devs) et maintenant l’IA remet tout en question (recoucou les CM, UI/UX designers, rédacs SEO, devs). Le CDI a été plus difficile à choper que prévu et ne s’est pas révélé si sécurisant que ça dans un monde en perpétuel bordel, euh pardon, flexibilité. On a “travaillé dur”, tellement qu’on a déjà quelques burn-outs et crises existentielles au compteur. La retraite comme carotte à la fin, on est en train de se la faire carotter.
Les plus jeunes générations sont arrivées quand c’était déjà pété et en ont tiré les conséquences en attendant moins du travail, et en donnant moins aussi. Nous on est au milieu du gué, on a déjà beaucoup donné et à l’âge où nos parents avaient des enfants, un Scénic, un chien et un crédit, on galère à payer un loyer exorbitant sur une planète qui brûle et en prime on se fait traiter de “fragiles”.
Je ne nous trouve pas fragiles, je nous trouve super résilients. On s’adapte, on passe du salariat au freelance au salariat, on fait des sauts latéraux, on se reconvertit, on essaye de se préserver, de résister à 48 injonctions contradictoires (de “sois plus productif” à “n’oublie pas le self care”). La petite pierre que j’aimerais apporter à cet édifice, c’est de nous rappeler qu’on a beau être la génération qui se retrouve gérer ce bordel (vu qu’on est la majorité de la force de travail aujourd’hui), on a le droit d’exiger mieux, d’arrêter de dire “pas d’souci” quand y’a souci, on a le droit de ne pas souffrir, et on a le droit de poser nos termes.
Et effectivement, les non-Millennials qui taffez, vous faites partie du club : on est tous dans le même bateau, et il n’y a qu’en arrêtant de s’entre-bolosser entre générations qu’on va réussir à faire bouger les choses.
Tu peux nous en dire un peu plus sur ce “nuage” qui vient flinguer tous nos week-end et qui n’a rien à voir avec la météo ?
Ah le nuage. Même dans une boîte qui respecterait à la lettre le “droit à la déconnexion” (je suis sûre qu’il y en a), le “nuage” est souvent là quand même. Le nuage, c’est ce bruit de fond permanent du travail qui refuse de nous lâcher, même dans la vie perso. Parce que dans beaucoup de jobs du tertiaire, ce n’est pas parce qu’on ferme notre ordi le vendredi ou le soir que le travail ne continue pas à coloniser un coin de notre cerveau.
Le nuage, c’est cette chape au-dessus de nous un samedi, alors qu’on est en train de kiffer avec des potes, et que soudain, on se souvient qu’on a oublié de répondre à un mail du taf. Ou c’est de penser à ce truc qu’on doit rendre pour lundi, et se dire qu’on n’a qu’à bosser un peu le dimanche, pour “s’avancer”. Sauf que quand on s’y met le dimanche, le nuage nous tombe dessus et devient un brouillard qui nous rend moins efficaces : résultat, on culpabilise quand on ne bosse pas, et on culpabilise quand on bosse.
Le nuage, c’est naze.
Pourquoi c’est débile qu’on se dise pas tous nos salaires dans une boîte ?
Parce que le tabou sur la thune, c’est ce qui fait tourner le monde de l’entreprise.
L’Ifop a fait une étude rigolote, qui montre que pour 68% des gens, parler de salaire au boulot, c’est tabou, plus encore que de parler de relations sexuelles et sentimentales entre collègues (52%), de religion (46%), d’immigration (45%), du conflit israélo-palestinien (43%) et MÊME de faire caca au bureau (39%). On préfère littéralement parler de caca que de nos salaires.
Parce qu’on a accepté cet énorme myhto qui est : l’argent, c’est pas vraiment le sujet. Bien sûr on gagne de l’argent, mais ce qui n’est pas acceptable, c’est d’en avoir besoin, et ce qui n’est pas entendable, c’est d’être là pour l’argent. Plein d’employeurs cherchent des gens qui sont là parce qu’ils croient à la vision de l’entreprise, pour se challenger, pour apprendre, pour se dépasser, pour s’épanouir… pas pour la thune voyons. C’est vil.
Alors que… l’emploi, c’est littéralement un échange de temps et de compétences contre de l’argent. C’est pas sale de le dire : c’est la raison pour laquelle on bosse. En fait le monde du travail c’est comme un club échangiste où on prétend être là pour le buffet.
Et maintenir le secret sur les salaires, ça fait qu’on peut continuer à sous-payer les femmes, les personnes issues de minorités et tous ceux qui n’ont pas le culot ou le capital culturel pour demander plus. Ça individualise le travail aussi, ça crée des poches de solitude, avec le fameux “on t’augmente mais tu le dis à personne” ou le fameux moment où on découvre combien est payé notre collègue incompétent.
La loi sur la transparence des salaires qui sera mise en place en juin, c’est un progrès : les fourchettes seront indiquées sur les offres, il sera interdit de demander l’ancien salaire de quelqu’un en entretien (mais il est déjà interdit de demander aux femmes si elles ont/veulent des enfants et bon…), on peut demander à consulter les niveaux de rémunération moyens des postes similaires, et les grosses entreprises devront publier leurs écarts de rémunération. Ça avance, mais c’est encore limité.
Il y a encore quelques pas à franchir pour atteindre une vraie transparence et pour dépasser ce tabou contreproductif.
Peut-on vivre sans jamais avoir à se créer un compte sur Linkedin ?
Techniquement oui. Mais on peut aussi vivre sans téléphone, sans machine à laver ou sans caféine : c’est juste un poil plus dur.
Évidemment que LinkedIn est un enfer. C’est Facebook avec un costard cheap et mal taillé. Un festival de n’imp où tout est “inspirant”, tout le monde est un “winner” et où chaque prout déclenche une leçon de vie.
Mais LinkedIn, étrangement… c’est l’un des derniers réseaux sociaux qui valorise la pensée longue et les idées personnelles. Vraiment : un post intéressant, utile et bien senti peut percer même si on n’est pas Top Voice. Mais comme LinkedIn est exaspérant, plein de gens intéressants n’osent pas y poster, par peur, dégoût ou rejet.
Moi, je voudrais que plus de gens intéressants osent poster sur LinkedIn. On a besoin de plus de bouées dans ce vaste océan de personal branling, histoire de se raccrocher à un peu de sens entre deux selfies à l’hosto d’un gars qui veut montrer qu’il adore tellement bosser qu’il a closé un deal en salle de réveil.
Tu parles beaucoup de logiciels d’entreprise qui sont désormais légion. T’as pensé quoi du wrap 2025 de Asana ? * Bien entendu, la question fonctionne UNIQUEMENT si tu connais ce logiciel de l’enfer qui s’est fendu d’un wrap qui donne tout simplement envie de crever. Si tu connais pas, je t’inviter à ignorer cette question et poursuivre ton bonhomme de chemin loin de ces abîmes.
Je ne connaissais pas le wrap d’Asana, et ÉVIDEMMENT j’ai ignoré tes conseils pourtant bienveillants et je suis allée voir des vidéos. Ça m’a fait la même chose que si j’étais tombée sur la sex tape de mes voisins : un mélange d’une envie soudaine de m’asperger de javel et de fascination curieuse.
Ça m’inspire deux choses.
La première : il est grand temps d’arrêter les rétrospectives annuelles de marques non ? Ça va trop loin. Le Wrapped Spotify, c’est un grand oui. La Rétrainspective SNCF, au début j’ai soufflé, mais passe encore. Franchement, on s’en contrefout quand même sévère de savoir combien de mails on a envoyés ou combien de virements on a faits.
La seconde : cette glorification de la to-do list et du nombre de tâches abattues, c’est un vrai problème, et il est assez sérieux. Aujourd’hui, le travail est fragmenté : on nous enjoint à être “polyvalents”, mais en réalité ça veut surtout dire qu’on jongle entre 12 micro-tâches différentes à la fois, avec une interruption toutes les 2 minutes et des urgences qui poppent pour épicer le tout. Et ce morcellement du travail, il n’est pas anodin : en perdant la vision d’ensemble, on perd aussi le sens de ce qu’on fait. En sautant d’une urgence à l’autre, on s’épuise, on perd le recul, on fait tout moins bien, on est moins satisfait de soi. Le “sens” au travail, ce n’est pas juste “faire un job utile et changer le monde”, c’est aussi avoir de l’autonomie, du contrôle, et une vision sur ce qu’on est en train de construire. Je ne suis pas sûre qu’un petit emoji flamme pour célébrer le fait d’avoir coché 1245 tâches sur sa to-do en 2025 rentre dans la définition.
Bref, tout ça pour dire : pas fan.
Que se passera-t-il dans le monde d’après quand on aura tous quitté notre taf après avoir lu ton livre ?
Quatre options : élever des chèvres dans le Larzac, lancer un tiers-lieux/résidence d’artistes dans le Perche, ouvrir un squat/réparation de vélos/coffee shop/poterie dans les Cévennes ou trouver un Sugar Parent 1 ou 2.
Bon, évidemment, la lettre de démission, c’est la forme du livre, mais ce n’est pas le propos. Je n’incite pas les gens à démissionner (à minima, chopez une rupture co). Le message du livre c’est : souffrir pour le taf, on a beau nous faire entendre que c’est normal, que c’est le signe qu’on “se challenge”, qu’on “sort de notre zone de confort”… eh bien non, ce n’est pas normal, et encore moins le signe que notre travail a de la valeur. Et ce n’est pas notre faute si on douille : ce n’est pas nous qui sommes défaillants. Les causes sont structurelles, on ne pourra pas changer le monde du travail d’un coup, mais, d’une part, on peut commencer par décréter qu’on mérite mieux, d’autre part, on peut, si on retrouve un peu de collectif, essayer de changer les choses.
C’est quoi tes clés pour mener une vie moins relou loin des angoisse du salariat ?
Faire du yoga. Non je déconne. Enfin, faites du yoga et de la méditation si vous kiffez – moi j’adore – mais si c’est ce qui vous permet de subir plus longtemps des rythmes intenables, de supporter votre manager toxique ou de ne pas craquer avant le rendu du projet Machin, alors ce n’est pas non plus une solution long-terme.
En vrai, on sait tous ce qu’on devrait faire. Poser nos limites, trouver ce qu’on aime vraiment, prendre soin de nous etc. etc. Les injonctions ne sont jamais en rupture de stock. Mais on n’y arrive pas, par peur de tout perdre, par culpabilité, parce que nos conditions ne le permettent pas ou parce qu’on ne sait pas par où commencer.
Alors moi, mes clés sont vraiment pas révolutionnaires, on ne va pas en faire des TedX ou des carrousels qui bouclent sur une vente de “webinar exclusif, 349€ en tarif Early Bird” je préviens. Déjà, prendre en compte notre souffrance, s’autoriser à demander un arrêt quand ça va mal, et décréter qu’on mérite d’être bien au travail. Ensuite, appeler à l’aide et se faire accompagner quand on a besoin de soutien. Aussi : faire des bilans de compétences même quand on ne veut pas changer de job, pour savoir ce qu’on vaut, ce qu’on sait faire, ce qu’on aime faire, hors des moments d’urgence quand on n’en peut déjà plus. Également : utiliser les ressources qu’on a à notre disposition dans notre beau pays pour se protéger ou s’extraire des situations difficiles (Conseil en évolution professionnelle, dispositif démission-reconversion, syndicats, médecine du travail, aides au lancement d’entreprise, Prud’Hommes, etc.). Surtout : retrouver du collectif, s’unir, partager, pour cesser d’être tous tout seuls.
Quelle question nulle aurais-tu aimé qu’on te pose ? (sauf si tu trouves que toutes nos questions étaient nulles auquel cas merci pour ton feedback useful qui inspirera sans doute un post linkedin avec des emoji de ce type 💪 )
Ben j’suis un peu choquée que vous ne m’ayiez pas demandé ma morning routine pour assurer un max de performance, crusher mes objectifs et devenir la meilleure version de moi-même tout en restant mindful, mais c’est pas grave, ça sera pour une autre fois.

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