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Entrevue : Taous Merakchi – « Vénère », nom féminin

On décortique les raisons de la colère en compagnie de l'autrice.

Par
Lucie Inland
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Avoir peur de sortir seule dans la rue, habillée comme on veut, à l’heure qu’on veut, rire aux blagues des hommes au dépend des femmes pour ne pas casser leur ambiance, être « assignée faible à la naissance », etc. L’autrice Taous Merakchi n’en peut plus de ces contraintes imposées aux femmes, et décortique les raisons de la colère dans son dernier essai Vénère. On en a discuté avec elle.

Qu’est-ce qui t’a décidé à écrire ce livre ? Pour qui l’as-tu écrit ?

Je l’ai écrit en premier lieu pour moi, parce que j’en avais besoin. La colère est un sentiment qui m’obsède depuis toujours. Au début, je voulais en faire un essai plus historique mais c’était trop vaste, donc j’ai choisi de parler de ma seule expérience. Pendant sa rédaction, je publiais aussi beaucoup sur mon Patreon, et je recevais beaucoup de réactions en mode : « Je comprends, je suis pareil ». C’est à ce moment là que j’ai compris que je ne l’écrivais pas que pour moi.

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Vénère est un texte extrêmement personnel, comment as-tu géré son écriture et l’anticipation de sa réception ?

Je suis terrifiée ! J’ai peur qu’il ne fasse pas l’effet escompté auprès des personnes que je vise – même si je sais que ça va forcément arriver – et qu’il se passe la même chose qu’à chaque fois qu’une femme ouvre sa gueule dans les médias. J’ai senti par moments que je me censurais pendant que j’écrivais, je me suis forcée à ne pas le faire en me disant que le manuscrit sera relu et que je serai protégée par mon éditeur. J’en ai fait une crise d’angoisse, qui m’a prouvé que je tenais énormément à ce texte.

Et puis, être prête à partager sa vulnérabilité, c’est aussi une preuve de force : si tu choisis de parler selon tes termes on ne peut pas s’en servir pour t’attaquer.

C’est tout à fait ça. Je parle aussi de mes failles et manquements, je ne m’érige pas en grande justicière qui sait tout et qui n’a jamais fait de conneries de sa vie. Ce n’est pas un essai sociologique mais un récit 100% subjectif, de mon vécu et mes expériences, on peut ne pas s’y retrouver mais pas nier ce que je ressens et vis. On ne peut pas me l’enlever et me dire que j’ai tort.

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L’adolescence est une période qui te tient à cœur. Tu écris sur ce sujet depuis des années, et tu cites dans Vénère les films Ginger Snaps, Jennifer’s Body et Carrie, dans lesquels des adolescentes ont le pouvoir de bouffer ou démolir leurs ennemi·es – principalement des hommes. Ils sont davantage tes références féministes que les essais théoriques, n’est-ce pas ?

J’ai du faire la paix avec le fait d’être à la fois considérée comme une intellectuelle et davantage réagir à l’émotion, et la fiction qui me fait plus d’effet que la théorie, même si évidemment il y a des essais qui me retournent le bide. Comme beaucoup de femmes de ma génération, j’ai lu King Kong Théorie, et mes yeux ont explosé ! Il y a un dénigrement du cinéma d’horreur, genre bâtard par excellence qui raconte le mieux les émotions humaines. C’est ce qui correspond à mon imaginaire depuis toujours, je me suis construite là-dedans. J’aurais pu essayer d’écrire un essai plus intellectuel pour coller à certaines attentes mais ça sonne faux, c’est pas moi, même si ça implique de se défaire de ses complexes.

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Tu évoques ton cancer du côlon et son diagnostic tardif. C’est rageant à lire, d’autant plus qu’on sait maintenant à quel point les retards de diagnostic dus à la pandémie ont été délétères, et les femmes sont souvent moins prises au sérieux par le personnel soignant – et pas que. Comment domptes-tu ta colère liée à cette épreuve de vie ?

C’est un tout nouveau chapitre de colère qui s’est ouvert en moi. J’en parle régulièrement avec mon entourage. Personne ne pouvait se douter que c’était aussi grave, mais je suis encore vénère d’avoir eu si mal pendant tout ce temps et qu’on me reproche de ne pas savoir pourquoi – alors que j’étais en train de crever ! Après on ne change pas le passé, on ne quitte pas son conjoint pour ça, le mien a été ultra solide dès que j’ai eu le diagnostic, de même pendant mon post partum, quand mon corps était une ruine, alors que des relations familiales, amicales et amoureuses explosent à cause de ça.

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Non, je suis loin d’en avoir fini avec lui. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à dire sur les fameuses daddy issues. Se construire avec un père défaillant est une expérience que j’ai en commun avec énormément de femmes dans mon entourage, et j’ai besoin de raconter toute mon histoire avec lui, pas que des bouts sur la colère ou le deuil. Mon père aurait profondément détesté que je parle de notre relation, il faut qu’enfin j’aille contre cette peur de petite fille terrifiée de le décevoir.

Est-ce que ça amplifie la colère d’être mère d’une petite fille ? Ou ça offre un peu d’optimisme de se dire que tu élèves la prochaine génération, mieux armée que la nôtre ?

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Je fluctue entre les deux tous les jours. Je suis terrorisée de ne pas pouvoir la protéger partout, et que je ne pourrai jamais empêcher qu’on lui fasse les pires trucs. Je vais lui donner le plus d’armes possibles mais nous ne sommes jamais à l’abri du danger et de toute façon, ce n’est pas à nous de faire attention de ne pas nous faire agresser. C’est très difficile d’élever une fille dans ce contexte mais je reste optimiste, sinon je n’aurais pas fait d’enfant. Je vais lui transmettre ce que je sais, j’ai choisi un père conscient de la misogynie omniprésente et qui fait de son mieux. D’ailleurs, j’espère qu’elle lira mon livre quand elle en aura l’âge et qu’elle le trouvera obsolète, pareil pour mon Grand mystère des règles !