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Entrevue : Johanna Dagorn et Arnaud Alessandrin – « La ville ne peut plus être aveugle face aux discriminations »

Bâtir ensemble une ville égalitaire.

Par
Romain Amichaud
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Les nombreuses manifestations de 2020 le montrent bien : la ville est à la fois source de discriminations et témoin de ces revendications. Sorti le 14 janvier, le livre Le rôle de la ville dans la lutte contre les discriminations, de Johanna Dagorn, sociologue et chercheuse à l’Université de Bordeaux, et Arnaud Alessandrin, chercheur au CNRS, traduit cette réalité. Entretien avec ces universitaires militants convaincus du rôle crucial que les municipalités doivent jouer pour rendre nos villes plus justes pour tous.tes.

Comment vous est venu le projet d’écrire ce livre ? Quels sont les objectifs ?

Johanna : L’idée fait suite à un colloque qui a eu lieu en avril 2018 à Bordeaux. Il réunissait des universitaires, des élus, des associations, des militants et des personnes concernées autour de la question des discriminations en ville. Notre volonté était que le sujet ne soit pas traité uniquement par des universitaires, nous voulions l’apport des politiques et du terrain aussi.

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Arnaud : Au sein de l’Observatoire bordelais de l’Égalité, nous constations que la Ville, en tant qu’employeur, fournisseur de services et territoire, représente le premier théâtre des discriminations. Aussi, il existe une grande disparité entre les villes. Certaines ont adopté un plan de lutte contre les discriminations, d’autres non. L’objectif est donc d’inciter les municipalités à s’engager davantage.

Le livre se veut tout public mais avec une exigence scientifique. Il est d’ailleurs en format poche avec des articles courts et condensés pour le rendre le plus intelligible possible.

Comment avez-vous choisi les grands thèmes du livre, à savoir : les quartiers populaires, le racisme, les minorités de genre et la précarité du logement ?

Arnaud : Nous avons fait un appel à articles pendant le colloque. Ce sont ces grands thèmes qui sont le plus revenus.

« Les thématiques du logement et de la santé mentale sont revenus de manière extrêmement puissante. »

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Les thématiques du logement et de la santé mentale sont revenus de manière extrêmement puissante. Cela a fait aussi écho aux restrictions qui impactent fortement la ville et ses habitants depuis le début de la pandémie. Le racisme, avec le mouvement des Black Lives Matter et l’affaire Traoré en France, y était aussi très présent. Enfin, l’ensemble des corps minoritaires avec le retentissant mouvement #MeToo, par exemple. Un constat est tombé : la ville ne peut plus être aveugle face aux discriminations.

Est-ce que votre livre a fait réagir les élus et prennent-ils (enfin) acte sur des thématiques en particulier ?

Johanna : Le logement est ressorti de manière urgente mais c’est aussi la thématique où les élus ne s’engagent pas. C’est un gros chantier et les politiques doivent reconnaitre les inégalités. Par exemple, ils vont préférer s’attaquer au racisme avec des actions simples et plutôt symboliques, comme ajouter quelques figures de la diversité dans leur communication. Ou avec les transports en commun, mettre en place le système de l’arrêt à la demande, c’est simple.

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Pour les logements sociaux, en revanche, c’est très compliqué. La loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) par exemple, ne fait pas d’émule du côté des élus, ils préfèrent afficher une photo Benetton de l’équipe municipale… (rires).

Beaucoup d’habitants s’indignent de voir des gens dormir dehors, mais ces mêmes habitants s’indignent dès qu’un projet de logements sociaux doit s’installer près de chez eux.

Arnaud : Il y a encore beaucoup de villes où les services, spécialisés dans la lutte contre les discriminations, sont très peu mobilisés, ils n’ont pas de budget, ils ne font que de la communication. La discrimination est pourtant une rupture évidente du principe d’égalité. Les municipalités ne produisent que très peu de stratégies de lutte ou uniquement pour les quartiers prioritaires, c’est souvent sectorisé.

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Johanna : Pour le logement, on assiste à une sectorisation. Mais le rôle des habitants révèle aussi une réalité. Beaucoup d’habitants s’indignent de voir des gens dormir dehors, mais ces mêmes habitants s’indignent dès qu’un projet de logements sociaux doit s’installer près de chez eux.

Avez-vous des futurs projets en commun ou individuels ?

Arnaud : On a 1000 projets en commun… (rires). On dirige actuellement une enquête sur l’expérience discriminatoire dans les quartiers prioritaires de la politique de la Ville de Bordeaux métropole. Personnellement, je me concentre sur des travaux autour de la grossophobie et je n’oublie pas mes premiers amours autour de la question du genre.

Johanna : Moi, j’ai lancé une grande enquête sur les violences faites aux femmes en Aquitaine, effectuée sous l’impulsion et le financement de l’Etat et de la Région Nouvelle-Aquitaine. Les résultats sont d’ores et déjà disponibles ici.

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Pour participer à cette prise de conscience sur les discriminations en ville, vous pouvez vous procurer le livre ici.