Il y a un an, la modèle Ashley Graham fissurait l’image de la maternité merveilleuse avec une photo des couches (les siennes, pas celles de son bébé) qui faisaient partie de son quotidien depuis son accouchement.
En France, le hashtag #MonPostPartum, co-créé par la sociologue et militante féministe Illana Weizman, a pris le relai et permis à de nombreuses mères de parler de cette période douloureuse à laquelle elles n’avaient pas été préparées : le post partum. Dans son ouvrage Ceci est notre post partum, à paraître le 20 janvier, la chercheuse continue de briser le grand tabou de la maternité.
À quoi doit s’attendre une maman, dans les semaines ou mois qui suivent son accouchement ?
Le post partum est très subjectif et individuel, et dure plus ou moins longtemps selon les femmes. Les premières semaines, on parle de post partum immédiat avec des symptômes physiques et psychologiques de forte intensité. Parmi les plus courants, il y a des saignements appelés lochies, dus à la plaie du placenta qui s’est décrochée, ou encore des contractions, lorsque l’utérus retrouve peu à peu sa taille initiale. Mais aussi toute une panoplie de désagréments de type hémorroïdes, incontinence, brûlures…
Au niveau psychologique, presque toutes les femmes passent par le baby blues, un terme romancé qui recouvre le fait que la mère est particulièrement sensible à cause d’une chute hormonale, et qui peut dégénérer en dépression post partum si elle n’est pas assez soutenue après l’accouchement.
Les femmes sont-elles suffisamment préparées à tout ça ?
Pas du tout. Quand on est enceinte, on a un suivi médicalisé et on nous prépare à l’accouchement, mais on ne nous parle absolument pas du post partum, qui recouvre pourtant plus d’enjeux et de défis à mon sens. Lorsque j’ai eu des contractions après mon accouchement, j’ai eu tellement mal que j’ai cru faire une hémorragie. Quand je suis arrivée aux urgences, on m’a regardée comme la dernière des idiotes en me disant que c’était normal, alors que je n’en avais jamais entendu parler… On ne nous y prépare pas, que ce soit sur le plan physique ou psychologique.
D’où vient ce mythe d’une maternité merveilleuse, dont les souffrances sont aussi effacées par l’amour pour son bébé ?
Dans notre société, chaque genre a un rôle et la consécration du genre féminin, c’est de procréer : une femme qui n’a pas d’enfant est vue comme immature et anormale. Le mythe d’une maternité merveilleuse, facile et naturelle est là pour pousser les femmes à accomplir leur destin de genre. À l’inverse, tout ce qui n’alimente pas ce mythe est caché, pour ne pas nous dégoûter de la tâche.
Pourquoi est-ce si compliqué pour une femme de se confier sur ses souffrances, une fois le bébé à la maison ?
Quand nous avons lancé le hashtag #MonPostPartum, je me suis demandé pourquoi est-ce que ma mère, mes amies et tout mon entourage féminin ne m’avait jamais parlé de tout ça. Puis j’ai réalisé que je m’étais également auto-censurée. Nos normes sociétales empêchent de prendre la parole puisque nous n’avons aucun modèle auquel nous raccrocher : si les autres n’en parlent pas, alors c’est nous qui sommes défaillantes. C’est comme ça qu’on entretient ces cercles de silence. Mais quand on commence à prendre la parole, on réalise que c’est très commun, et que c’est un système qui abandonne les mères à la sortie de l’accouchement.
L’année dernière, vous avez co-créé le mouvement #MonPostPartum sur les réseaux sociaux. Comment est né ce hashtag ?
Mon fils avait deux ans quand je suis tombée sur un article au sujet de la censure des publicités de Frida Mom, une marque qui vend des produits de soins et d’hygiène pour les femmes en post partum, lors des Oscars de 2020. J’ai découvert que la pub n’était absolument pas choquante, et j’ai réalisé que ce qui posait problème c’était le post partum, peu importe sa représentation. Et que c’était à cause de ce type de censure si je me suis retrouvée dans un trou noir lorsque je suis passée par là. En colère, j’ai posté des photos de mon corps après la maternité sur Instagram et j’ai publié un article dans Cheek magazine. J’ai eu de nombreux retours d’autres femmes, alors avec trois amies militantes on a lancé ce hashtag, qui a été cité plus de 10 000 fois en quelques heures. C’était hyper émouvant.
Pourquoi est-il nécessaire de libérer la parole des femmes sur le post partum ?
In fine, c’est le système qui doit changer avec des politiques de santé publique. Mais de façon individuelle, nous avons toutes le pouvoir de normaliser le post partum, de parler et d’aider une femme de notre entourage, qui s’en souviendra le jour où elle aura un enfant. C’est le début de la libération.
Quelles politiques de santé publique pourraient aider les femmes à mieux vivre leur post partum ?
Le congé du co-parent est capital parce que se retrouver seule à la maison avec un bébé, de nouveaux liens à créer, et toute une cellule familiale bouleversée alors que l’on est soi-même en convalescence, ce n’est pas possible. Le co-parent doit être là. On a aussi besoin d’un suivi rapproché et automatisé pour les nouvelles mères, lorsqu’elles quittent la maternité. Trop souvent, elles rentrent chez elle et n’ont leur premier rendez-vous avec une sage-femme que six semaines après, ce qui est beaucoup trop long. Il peut se passer plein de choses en six semaines.
Comment peut-on aider une femme de son entourage pendant son post partum ?
Une fois que le bébé est là, la lumière qu’il y avait sur la femme enceinte se déplace sur l’enfant, et la mère est complètement disqualifiée de l’équation. Alors qu’elle aussi a besoin qu’on la regarde, qu’on l’écoute et qu’on la soutienne, sur le plan psychologique mais aussi dans les tâches du quotidien. Tout le monde achète des cadeaux pour le bébé, mais occupez-vous aussi des mamans : faites livrer des repas, payez des heures de ménage, offrez un massage post partum… Et surtout, demandez-lui comment elle va.