Un jour de décembre, alors qu’elle rentre chez elle chargée de paquets cadeaux, Dorothée Caratini trouve son mari pendu à l’escalier. Dans son premier roman Traverser la foule, la journaliste et autrice raconte son deuil, ce nouveau statut de veuve qu’elle doit apprendre à endosser, et son quotidien avec ses deux filles désormais orphelines de père. Rencontre avec une femme qui préfère croire en l’avenir plutôt qu’aux fantômes.
Votre roman raconte le suicide de votre mari et toutes les épreuves qui s’en sont suivies. Écrire a-t-il été un exutoire dans votre processus de deuil ?
Ce n’était pas le but, mais c’est devenu thérapeutique au fur et à mesure que j’écrivais. Je voulais prendre du recul tout en racontant ce qui s’était passé. Avec le temps, les souvenirs changent, ils ne sont pas une vérité absolue même si c’est ma vérité, et écrire m’a permis de prendre de la distance pour me replonger dans ces souvenirs, qu’ils soient bons ou tristes. Cela m’a aussi permis de me dire : « Je ne suis plus totalement cette personne-là ».
Pourquoi avoir retenu l’image d’une foule à traverser en comparaison du deuil ?
Il y a plusieurs références dans cette expression, à commencer par la foule que j’ai dû traverser le jour des obsèques. Je suis arrivée un peu en retard et je n’avais pas anticipé la foule à travers laquelle il a fallu me frayer un passage pour me réfugier au premier rang. Il y avait sa famille, la mienne, nos amis, la nounou, le travail… Traverser tout ce monde revenait à traverser notre vie commune, mais c’est aussi une image qui représente les étapes à franchir pour arriver là où on veut aller. Il faut éviter, contourner, bousculer, parfois y aller franchement ou au contraire, se faire tout·e petit·e La troisième référence, plus discrète, ce sont les foules dans les concerts, car les concerts sont pour moi des moments de vie très importants.
Au fil des pages, on suit vos pensées, votre solitude, vos questionnements sur la vie et la mort… Aujourd’hui, avez-vous le sentiment d’avoir plus de certitudes ?
Je n’ai aucune certitude mais mes questionnements ont évolué. On n’est jamais préparé à la mort brutale de quelqu’un de jeune, et désormais je me pose plus de questions sur ma propre mort, même si cela reste ma grande angoisse.
Un tas de conventions entourent le deuil. Dans votre livre, vous semblez au contraire inviter à renverser les normes pour apprivoiser sa peine à son propre rythme.
On ne demande plus aux veuves de porter du noir et une voilette, mais on attend toujours beaucoup des personnes endeuillées. Chacun vit la mort à sa manière, je n’aime pas les théories définitives sur le deuil. Il n’y a pas nécessairement d’étapes à franchir et ce n’est pas forcément une ligne continue : il peut y avoir des hauts et des bas, des retours en arrière, un deuil peut être long, douloureux et modifier notre manière de vivre. Certaines personnes sont par exemple choquées de voir des gens exprimer leur deuil sur Twitter. Mais chacun.e fait bien ce qu’iel veut, si ça peut permettre de se sentir épaulé et de partager sa douleur. Ce qui est compliqué avec le deuil, c’est que personne n’a envie d’y être confronté. Si on reste longtemps prostré·e, on met tout le monde mal à l’aise. La colère, la tristesse et la dépression qui peuvent accompagner un deuil, la société a du mal à les admettre.
Le chapitre “Cracher sa bile” relate le discours d’un homme assez méprisable qui vous explique comment gérer votre deuil et votre vie de famille. Ce personnage est-il réel ?
On m’a beaucoup parlé de ce chapitre là, mes copines étaient toutes outrées ! Ce n’est pas le discours d’une seule personne, même si ça l’est en grande partie, mais ce sont des choses que j’ai pu entendre de la part d’hommes avec qui j’avais des relations intimes. Ils étaient très dérangés par le deuil et l’idée d’être veuve. Ce sont des personnes qui n’ont pas déconstruit leur masculinité et se pensent alliés des féministes, mais qui ont encore beaucoup de choses à accomplir. Ce chapitre rend compte des absurdités qu’on peut lâcher à des personnes endeuillées pour se rassurer soi-même.
Comment avez-vous appréhendé votre nouveau statut de veuve ?
La figure de la veuve s’accompagne de beaucoup de clichés : soit c’est la femme éplorée qui vit recluse chez elle et a pratiquement perdu contact avec la réalité, soit c’est la femme joyeuse qui touche un héritage. Alors que la plupart du temps, c’est surtout beaucoup d’emmerdes, notamment au niveau administratif. Tant que tout ça n’est pas réglé, il reste une forme d’ambiguïté, et ne pas résoudre complètement certaines choses administratives est une manière de laisser le mort parmi nous. Je travaille encore sur ces sujets, mais ça représente de grandes étapes qui resteront ancrées en moi toute ma vie.
Il y a tout un chapitre dans lequel vous évoquez le futur. C’est quelque chose auquel vous pensez beaucoup ?
Je suis quelqu’un qui a envie de vivre très longtemps. Je suis très curieuse de voir le monde évoluer et de voir mes filles grandir, apprendre des choses et devenir adultes.
Quel message voulez-vous faire passer avec ce roman ?
Ce deuil très personnel renvoie à quelque chose d’universel, c’est pour ça que des gens qui n’ont pas vécu la même histoire s’y retrouvent, parce qu’on est tous confrontés à la perte et à la mort. Je vais éviter la phrase bateau, du genre “après la mort il y a de l’espoir”, mais je veux simplement dire qu’on peut être triste et en vie en même temps.