« J’ai été détruit de l’intérieur, j’ai fait une tentative de suicide » : enquête sur les thérapies de conversion
« J’ai été détruit de l’intérieur, j’ai fait une tentative de suicide » : enquête sur les thérapies de conversion
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Thérapies de conversion ou homothérapies. On en entend de plus en plus parler, mais aucune loi, en France, n’interdit encore cette pratique inhumaine qui vise à “changer” l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne par des moyens qui dépassent l’entendement : prières de guérison ou de délivrance et exorcismes, souvent guidés par la foi. Comme mentionné dans cette pétition qui circule pour faire interdire ces pratiques d’un autre temps, à ce jour, en Europe, seule Malte a banni les thérapies de conversion sur son sol. Originaires des États-Unis, elles ont été importées en France dans les années 1990 et continuent à faire des ravages à l’heure actuelle.
Kara en est la preuve et a accepté de témoigner en vidéo à visage découvert pour URBANIA. On a également discuté avec Laurence Vanceunebrock, députée de La République en marche (LREM) de l’Allier, qui a déposé une proposition de loi en juin 2020 et mars 2021 pour interdire ces thérapies. Pendant trois mois, elle a également auditionné des victimes, des témoins, et des bourreaux. « On a entendu des choses dramatiques », confie celle qui ne lâche rien.
L’association Le Refuge identifie 4,2% de victimes directes de ces pratiques par an, et ce phénomène est en augmentation depuis 2012.
« Parfois quand j’en parle, j’ai l’impression de parler dans le désert et de ne pas être entendue. Heureusement qu’il y a des médias comme le vôtre pour faire le lien. Il faut que ce soit diffusé très très largement. Il faut que nos concitoyens et que les familles entendent le message », lance la députée qui estime que « ça bloque » au niveau politique, car cela touche au corps médical et à la religion. « Ce sont des sujets délicats. […] Ce qui est important avec la proposition de loi, c’est non seulement d’inscrire dans le marbre une interdiction et que ce soit entendu de la part des familles, qu’elles comprennent qu’elles ne font que du mal à leurs enfants. C’est une descente aux enfers quand on propose ces thérapies », raconte la femme politique qui veut rappeler aux victimes qu’on reconnaît leur souffrance. Parmi les appels reçus chaque année, l’association Le Refuge identifie 4,2% de victimes directes de ces pratiques par an, et ce phénomène est en augmentation depuis 2012. « D’après les témoignages et les personnes auditionnées durant une mission d’information, on peut supposer qu’au moins plusieurs dizaines de victimes sont concernées chaque année », nous a fait savoir l’attachée parlementaire de la députée Laurence Vanceunebrock.
Parmi les “bourreaux” qui proposent des thérapies et autres camps de conversion (ndlr, certaines thérapies sont réalisées dans des cabinets médicaux, des cliniques privées, des temples, des églises ou des faux « centres de vacances »), on retrouve Torrents de Vie en France, une association évangélique, et une autre association catholique (mal)nommée Courage. « Lors de notre mission, nous avons eu l’occasion d’entendre les principaux dirigeants des associations Courage et de Torrents de vie qui sont deux mouvements religieux, rattachés respectivement au mouvement évangélique et catholique. En fait, eux, semblent de bonne foi et défendent leurs pratiques, ils ne se réfèrent qu’au contexte religieux où il y est inscrit que l’homosexualité est une abomination et qu’il faut à tout prix remettre sur le droit chemin ces personnes qui se sont perdues dans l’homosexualité. Ils assument leurs pratiques et sont persuadés de faire le bien et d’aider leurs concitoyens à retrouver le chemin vers Dieu », raconte Laurence Vanceunebrock.
« Pour me punir de mon homosexualité, ma mère m’a agressé sexuellement. Elle ne voulait plus que je sois gay. »
« Pour me punir de mon homosexualité, ma mère m’a agressé sexuellement. Elle ne voulait plus que je sois gay. Pour me dégoûter de l’homosexualité, pour me faire comprendre que la norme est une femme et un homme, pas deux hommes. Elle me disait que Dieu a créé Adam et Eve, pas Adam et Adam ou Eve et Eve. J’avais alors 14 ans », raconte Kara qui a subi une première thérapie de conversion en 2017. « Un jour, pendant les vacances d’été de 2017, on devait aller au cinéma. C’est ce que ma mère m’avait dit. Elle a voulu me piéger : d’habitude nous prenons des trains directs pour Paris. Mais là, nous avons fait un changement dans le trajet. Alors je me suis posé la question : « C’est bizarre : pourquoi on fait un détour ? » Je le sentais arriver, je savais qu’il y avait anguille sous roche. On est descendus à Saint-Denis, ville réputée pour avoir beaucoup d’églises évangélistes. Donc, nous y sommes allés pour « enlever mon démon de l’homosexualité ». Nous sommes restés toute une nuit, ils ont prié pour que je ne sois plus gay. Je me suis senti trahi et triste. Comme si tout mon monde s’effondrait. Je ne voulais pas aller à l’église, j’étais terrifié, j’avais peur. »
Deux ans plus tard, le même scénario s’est produit et Aaron subit une deuxième thérapie de conversion. « En 2019, j’avais 17 ans, ma mère m’a ramené à l’église pour des nouvelles sessions de thérapie de conversion. Tous les dimanches, je savais qu’on devait aller à l’église à Épinay. Elle m’a emmené dans une nouvelle église et à la fin de chaque culte le dimanche soir, elle demandait au pasteur de prier pour moi et pour mon avenir. Ça a duré trois mois, chaque dimanche. Quand on rentrait de l’église, ma mère me posait de l’huile d’olive sur ma tête et disait : “Seigneur Dieu, sauve sa vie, sauve son mariage, guéris-le de l’homosexualité, fais qu’il ne soit plus homosexuel.” Ma mère pense que je suis possédé par le démon de l’homosexualité, toute ma famille pense ça. Chaque dimanche, je stressais. Ça s’est terminé quand ma mère a déménagé dans le 94 et que je suis resté dans le 93 pour terminer ma scolarité au lycée », raconte le jeune homme qui a porté plainte contre sa mère pour maltraitance sur mineur et qui a fait une tentative de suicide après ces deux thérapies de conversion.
« Je me mutilais fréquemment. Je prenais une lame de rasoir et je me coupais les poignets et les jambes. Je me scarifiais aussi. Un jour, j’étais en train de me tailler les veines, mais ça me faisait tellement mal que j’ai arrêté. J’ai tout nettoyé, je me suis mis des pansements. Je me suis vu mourir. J’ai pleuré et je suis allé dormir. Le lendemain, je suis reparti en cours comme si de rien n’était. »
« Certains gays musulmans sont envoyés au bled sous couvert de vacances dans la famille pour être violés par des représentants religieux ; des lesbiennes y sont également envoyées pour subir des excisions. »
Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces thérapies de conversion ne sont pas seulement répandues chez les chrétiens évangélistes pratiquants, ou les catholiques, d’autres communautés sont également touchées.
« J’ai eu l’occasion de recevoir l’association SHAMS (*association tunisienne de défense des droits LGBT en France fondée en 2015) qui m’a fait savoir que certains gays musulmans sont envoyés au bled sous couvert de vacances dans la famille pour être violés par des représentants religieux afin de les dégoûter de leur orientation sexuelle ; des lesbiennes y sont également envoyées pour subir des excisions. Ce sont des vies complètement bouleversées, chamboulées, parfois anéanties. Certaines victimes sont allées, malheureusement, jusqu’à se donner la mort suite à ces thérapies. C’est très choquant, on ne peut pas imaginer que ce genre de choses se produisent à notre époque. »
« Il y a encore, sur notre territoire, en 2021, des psychiatres qui proposent des séances de sismothérapies, à base d’électrochocs par exemple. »
En plus des thérapies à caractère religieux, il existe aussi des thérapies dites « médicales » qui font autant de ravages. « Ces thérapies en lien avec des praticiens, médecins, psychiatres proposent aussi des pratiques terribles. On observe qu’il y a encore, sur notre territoire, en 2021, des psychiatres qui proposent des séances de sismothérapies, à base d’électrochocs par exemple. Ça fait penser à des choses d’une époque on ne peut plus triste de notre histoire : la Seconde Guerre Mondiale où les Allemands s’en servaient pour faire parler les résistants », explique la députée qui fait partie de la communauté LGBTQ+.
À l’heure actuelle, il est impossible de savoir combien de thérapies de conversion sont pratiquées chaque année en France ni combien de personnes en sont victimes. « Il est difficile de déterminer un nombre puisque malgré ce que disent certaines personnes, l’infraction n’existe pas dans le Code pénal. Il n’y a pas de code NATINF : un code d’enregistrement des infractions qui permet de faire des statistiques », rapporte Laurence Vanceunebrock, témoin de la douleur des victimes de ces thérapies. « Ce sont des douleurs physiques et psychiques. Je me souviens d’une victime d’électrochocs qui m’a confié être désespérée à l’idée d’avoir perdu une partie de sa mémoire, sa mémoire d’enfance notamment. Perdre la mémoire, c’est perdre une partie de sa personnalité. »
Ce qui est prévu dans le projet de loi pour « mettre fin » (même si les miracles n’existent pas) à ces thérapies : réprimer ces thérapies de conversion de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende dans les cas « les plus simples » ; prévoir des circonstances aggravantes pour certaines infractions comme l’abus de confiance, le harcèlement, etc. « Il est important qu’on puisse grâce à cette proposition de loi modifier certaines parties, certaines infractions du Code pénal et en créer une spécifique qui devienne donc un délit et qui aura certains effets sur les familles », explique la députée. « Par exemple, cela permettra au juge de décider d’un retrait de l’autorité partielle ou complète de l’autorité parentale sur les enfants », ajoute Laurence qui sait que la promulgation de cette loi va prendre du temps. Raison de plus pour continuer à alerter la population.
« J’ai tant à cœur de défendre cette proposition de loi parce que c’est un symbole que la République envoie à ces victimes en leur disant : on vous reconnaît, on sait que vous existez et maintenant il y a quelque chose de vrai qui existe dans le Code pénal pour vous recevoir quand vous irez en commissariat ou à la gendarmerie, pour déposer plainte. »
> Retrouvez aussi notre vidéo consacrée à Jean-Michel Dunand, homosexuel et catholique, qui se raconte à lui-même son parcours marqué par des douloureuses thérapies de conversion pour tenter de “réparer” son orientation sexuelle avec des violentes séances d’exorcisme et d’hypnose.