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Élever la voix contre le racisme anti-asiatique

« Nos parents [...] se sont comportés de manière humble, discrète, et silencieuse. Mais aujourd’hui, on doit réagir. »

Par
Lucie Nguyen
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Lucie Nguyen, c’est notre collègue.

Elle est stratège médias sociaux chez URBANIA, vous la connaissez un peu sans le savoir si vous êtes abonnés à nos réseaux sociaux où elle distille sa touche sur plusieurs aspects.

Après avoir participé à la marche contre le racisme anti-asiatique il y a deux semaines (à Montréal), elle avait envie aujourd’hui de partager de manière spontanée son ras-le-bol, dans ses propres mots.

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Je prends la parole aujourd’hui pour parler d’un sujet qui me touche. Ce n’est pas quelque chose que j’ai l’habitude de faire mais j’y tiens car il me semble que c’est important.

Ces derniers jours ont été marqués par des événements très graves qui mettent en lumière une injustice. En effet, 6 femmes asiatiques ont été tuées à Atlanta le 16 mars dernier. Ce drame met en lumière un racisme trop souvent oublié, le racisme envers les Asiatiques. Enfin on en parle. Enfin putain. Aujourd’hui, je prends la voix de toutes celles qui ont vécu et qui vivent cette discrimination pour écrire ces quelques mots.

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Tous les vidéos, articles, images, témoignages que vous voyez dans les médias en ce moment, toutes ces femmes qui racontent leurs agressions et discriminations vécues au quotidien dans les lieux publics ou privés, toutes ces choses sont vraies. Nous sommes victimes de ces actes. Nous les vivons tout au long de notre vie. Nous avons grandi avec. Et nous les subissons encore aujourd’hui. Nous, Asiatiques, sommes des enfants de parents immigrants, directement issues de la première ou deuxième génération. Nous avons eu une éducation traditionnelle asiatique, dont les principes sont le respect et la reconnaissance envers les personnes qui nous ont apporté de l’aide et du soutien. Nos parents ont été respectueux envers leur pays d’accueil, ils se sont comportés de manière humble, discrète, et silencieuse face à tout reproche. Mais aujourd’hui, on doit réagir. Quand je m’adresse à mes parents et demande si eux aussi vivent ce racisme, ils sont incapables de me répondre. J’ai dû rappeler à ma mère que « crier des phrases en chinois à tue-tête en les pointant » et « faire le signe de prière avec les mains en les croisant » sont des gestes et comportements racistes et sont considérés comme des agressions verbales. Mais comme je l’ai dit, ils ignorent et restent silencieux comme une forme de défense. Le silence ne résout pas le problème et c’est pour cette raison qu’il est encore présent aujourd’hui. Le pays où nous vivons toutes et tous, c’est maintenant le nôtre.

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Nous sommes tous égaux devant nos droits et nos valeurs. Nous avons donc la légitimité de les défendre et de les faire respecter. Aujourd’hui, il est temps de lever la voix pour nos ancêtres, nos parents et nos futurs enfants. Il faut cesser ce racisme envers les Asiatiques. Il faut arrêter de nous dire « oh mais je rigole, tu sais bien que je te taquine » quand on nous traite de « sushi » ou de « petit nem ». La plupart me diront sûrement « oui mais toi aussi tu en rigoles de tes origines ». C’est vrai, mais n’est-ce pas peut-être pour faire comme nous ont appris nos parents : se taire ? Rester silencieux face à l’attaque et se fondre dans la masse ? Comme une manière de nous défendre ? Peut-être que j’utilise autant cette autodérision pour justement plaire à cette masse, d’avoir un peu d’humour et faire rire la galerie avec mon côté « exotique » ? Parce que si je me levais aujourd’hui, pour chaque remarque raciste, je passerais pour quelqu’un qui n’a pas de second degré, qui prend tout au pied de la lettre, qui n’est pas drôle. Une remarque raciste ce n’est pas drôle, c’est offensant.

Je parle beaucoup de racisme envers les Asiatiques aujourd’hui car je pense qu’il a été trop longtemps oublié. Mais bien sûr, je parle aussi pour toutes les formes de racisme. Une amie m’a écrit en DM il y a quelques jours pour réagir à une de mes story : « Je suis abasourdie… Je te jure je passe vraiment pour la privilégiée de base à dire ça mais je m’en fous c’est la vérité. J’avais conscience des blagues à base de nems et de grains de riz, mais je savais pas que les gens étaient violents physiquement et gratuitement comme ça ».

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Les « blagues de base », ce sont des insultes racistes. Elle s’est excusée de cette ignorance. Elle a mon âge et nous avons fait un bout de jeunesse ensemble, fait la même école, hérité de la même éducation. Elle n’avait pourtant jamais vu cette facette de ma vie. En fait, elle n’avait pas interprété ses mots comme moi je les ai perçus. Les insultes « de bases » encaissées en silence. Malgré le même milieu social, notre couleur de peau et nos racines ont un impact différent vis-à-vis des propos que l’on pouvait recevoir. Les grimaces de personnes qui tirent les yeux pour les avoir bridés, les personnes qui s’approchent de moi en disant des mots « chinois » que je ne peux comprendre, les personnes qui disent en « rigolant » que je sens la sauce soja. Tout ça ce sont des agressions racistes et discriminatoires.

Mais les agressions racistes ça ne s’arrête pas là : il y a aussi le fétichisme asiatique. Ils appellent ça un « raciste positif ». Déjà ces deux mots « raciste » et « positif » à la suite, ça ne fonctionne pas. Pourquoi est-il positif ? Parce qu’il joue en notre faveur ? Parce que c’est une forme de qualité ? Stop s’il vous plaît. Franchement, c’est scandaleux d’utiliser ce mot. Pensez-vous que c’est normal d’avoir des garçons qui viennent vous accoster et qui vous demandent votre origine avant même de savoir votre prénom ? Ou encore, qu’ils veulent coucher avec vous car « le Vietnam c’est une partie de l’Asie qu’ils n’ont pas encore testé » ? Pensez-vous que c’est normal ?! La femme asiatique perçue comme une femme subordonnée, obéissante et qui aime se faire dominer. C’est un peu comme une poupée sexuelle. Ça me donne envie de vomir. Cessez s’il vous plaît. Cessez de penser que nous sommes tous comme ça.

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Cessez de fantasmer de manière complètement obscène sur les femmes asiatiques, c’est vraiment dégueulasse. Ce sentiment d’être un objet sexuel chaque fois qu’un homme inconnu pose son regard sur vous. La crainte qu’un homme soit attiré à cause de votre couleur de peau un peu bronzée, plus que pour la personne que vous êtes. La crainte de ne pas être assez « exotique » à leurs yeux. Eh oui, on en est à penser comme ça. En écrivant ces mots, je me rends compte à quel point c’est inadmissible. Je ne veux pas que ma future fille se sente de cette façon, comme moi je me suis longtemps sentie.

Aujourd’hui, il a fallu que 6 femmes soient assassinées pour que le racisme envers les Asiatiques soit enfin reconnu. Il a fallu des événements aussi tragiques pour faire comprendre à la société qu’il y a un réel problème présent depuis des années. Nous sommes impactées et abîmées par toute cette haine gratuite reçue tout au long de notre vie. Je ne veux pas que ma prochaine, mon prochain vive les injustices que j’ai vécues et c’est pour cette raison que j’écris ces mots aujourd’hui.

Love to all asian women, love to everyone.

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