D’où vient notre sentiment d’imposture quand on commence un emploi ?

C'était plus simple de s'auto-évaluer à l'école primaire.

“Fais semblant et le reste suivra”, dit l’adage.

Comme quoi on n’aurait pas trop le choix de faire comme si pendant un p’tit moment lorsque l’on commence un nouvel emploi.

Rire de blagues qu’on ne comprend pas. Hocher la tête quand Claude nous parle de ses courbes croisées de rendement étalé mixte. Être dans une réunion et avoir peur de prendre la parole, de peur d’être « démasqué ».

Respirez! Le syndrome de l’imposteur est super répandu. Pas moins de 70 % des gens le ressentent à un moment ou à un autre de leur carrière.

« Le doute, se demander si on est adéquat ou non, c’est complètement humain. On est des individus sociaux, on ne veut pas être rejeté », explique Hélène Lee-Gosselin, professeure à la retraite du département de management de l’Université Laval (UL).

Oui, douter, c’est normal. Mais pourquoi surtout lorsqu’on commence un nouvel emploi?

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Une des raisons pour lesquelles on aurait tant de difficulté à « évaluer notre valeur » lorsqu’on arrive dans une nouvelle boîte, c’est qu’on n’a ni de repères sociaux ni de modèles. « Tu n’as pas un frère, une sœur, un ami, un père qui l’a fait et qui t’a montré que c’était possible, qui t’a montré comment faire et qui t’a introduit aux règles implicites du métier », soulève la professeure.

Ah, les fameuses règles non écrites. Combien de pauses peut-on prendre sans avoir l’air paresseux? Combien de cafés peut-on prendre sur le bras de la compagnie en une journée? Ce genre de choses, ça s’apprend au fil du temps, souvent dans un contexte informel. Par exemple, en socialisant avec les autres autour de la machine à café (ô ironie).

« Parce que quand tu parles avec Joe Bleau à côté de toi, tu ne le sais pas s’il est excellent, moyen, ou nul! »

À force de côtoyer les collègues, on peut aussi leur poser directement des questions plus crunchy. Mais attention : l’idéal est de récolter quelques avis, « parce que quand tu parles avec Joe Bleau à côté de toi, tu ne le sais pas s’il est excellent, moyen, ou nul! », précise Hélène Lee-Gosselin.

Bref, la culture d’une entreprise, ça prend du temps à saisir. En attendant, c’est normal de se demander si on est à notre place.

Seul de sa bande

Un autre facteur pouvant aggraver le sentiment d’imposture, c’est quand on est bien malgré nous un outsider. C’est plus difficile de se comparer, et ainsi, on a tendance à être plus sévère envers nous-mêmes.

D’ailleurs, la première étude sur le syndrome de l’imposteur, réalisée par les psychologues américaines Pauline Rose Clance et Suzanne Imes en 1978, émettait l’hypothèse qu’il s’agissait d’un syndrome spécifiquement féminin. À l’époque, les femmes étaient rares dans les milieux de travail (au Canada, à peine 50 % d’entre elles travaillaient, contre 95 % des hommes). Disons que pour avoir des modèles à suivre, on repassera!

« Une femme dans un groupe de gars, un Noir dans un groupe de Blancs, un immigrant dans un groupe de natifs, un jeune dans une bande de vieux ou même un vieux dans une bande de jeunes. »

On sait aujourd’hui que le syndrome touche tout le monde. Mais c’est plus facile de le ressentir quand on est en minorité : « Une femme dans un groupe de gars, un Noir dans un groupe de Blancs, un immigrant dans un groupe de natifs, un jeune dans une bande de vieux ou même un vieux dans une bande de jeunes », énumère Hélène Lee-Gosselin. De quoi réfléchir avant de lâcher un « OK boomer » à votre nouvelle collègue de 60 ans.

Et ça s’ajoute, dans certains cas, à l’impression de porter le poids de notre groupe social sur nos épaules, d’en être le porte-étendard. Si vous êtes fans de vidéos explicatives un peu vintages, c’est par ici.

Être son pire ennemi

Certains types de personnalités sont aussi plus susceptibles de se sentir inadéquats. L’experte en syndrome de l’imposteur (rien de moins) Valerie Young en identifie cinq :

Le/la perfectionniste : quand c’est pas parfait, c’est nul.

Le/la génie naturel.le : si c’est pas parfait du premier coup, c’est nul.

Le/la maître solo : si on doit demander de l’aide, on est nul.

L’expert.e : si on ne sait pas tout, on est nul.

Le superman/la superwoman : si on n’est pas la meilleure collègue, la meilleure mère et la meilleure blonde simultanément, on est nulle.

Vous saisissez le principe : plus on a tendance à se mettre de la pression, plus on risque de ressentir un sentiment d’imposture. Est-ce que vous vous reconnaissez? 

 

La roue tourne, tourne et tourne encore

Une dernière question se pose : sommes-nous de plus en plus difficiles envers nous-mêmes?

« Quand j’étais enfant, pour mes parents, les standards étaient : est-ce qu’on était bien nourri? Est-ce qu’on avait un toit sur la tête? Est-ce qu’on allait à l’école? », illustre la professeure Hélène Lee-Gosselin.

Maintenant, dit-elle, les enfants doivent faire de l’art, du sport, jouer dans des ligues. Et, si possible, faire partie des gagnants. Puis, voilà que l’enfant lui-même est sous pression.

« Quand j’étais enfant, pour mes parents, les standards étaient : est-ce qu’on était bien nourri? Est-ce qu’on avait un toit sur la tête? Est-ce qu’on allait à l’école? »

« Les sociologues notent que nos standards de performance augmentent dans tous les domaines de la vie. Le risque est grand qu’on se fixe aussi des standards inappropriés au travail », déplore la professeure.

Il n’y a pas de hasard, comme on dit. Alors, la prochaine fois que vous avez l’impression d’être une fraude au travail, donnez-vous un petit break. Rappelez-vous que presque tout le monde passe par là et que tant que vous ne sombrez pas dans une spirale infinie de doute, tout va bien aller. Comme dit Valerie Young : « C’est normal de se sentir imposteur un moment, mais pas toute une vie. »

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