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Culture : mais c’est quoi au juste, un “plaisir coupable” ?

Vous n’assumez pas d’aimer au premier degré des chansons, des séries ou des films un peu moyens ? Tout ira bien, on vous le promet.

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C’est le joker ultime quand on n’assume pas d’aimer Emily in Paris, un morceau d’Avril Lavigne ou d’avoir ri devant une vidéo de Squeezie : “Désolée, c’est un plaisir coupable.” Avec cette simple phrase, on se protège de tout procès en beauferie. Une carapace bien pratique pour rassurer son interlocuteur : 90% du temps, on a bon goût, on le jure. Mais pourquoi diable cherche-t-on à se justifier ? Est-ce qu’on n’a pas le droit, de temps en temps, de mettre son cerveau sur pause ? Parce que faillir au bon goût et à ce qui est jugé culturellement recevable, c’est la honte, et qu’on veut en permanence apparaître sous son meilleur jour. Parce qu’on doit être productif, même dans sa consommation culturelle : chaque minute de chaque jour doit être utilisée pour s’élever intellectuellement, sinon elle est perdue. Parce que chaque film doit être religieusement consigné dans son Letterboxd et chaque chanson habilement choisie pour son Spotify Wrap de fin d’année.

Une attitude absurde : il est littéralement impossible de n’apprécier que des produits culturels 100% validés par l’intelligentsia et ceux qui l’affirment sont d’immondes poseurs. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent contre cette dictature du bon goût, comme celle de Pierre Lapin dans feue son émission musicale Laser Disc ou dans son podcast Pardon GPT (qu’il coanime avec l’humoriste Rémi Boyes). “Je pense que le plaisir coupable se fait surtout sentir quand on est adolescent et dans les premières étapes de la vie d’adulte, dans la manière qu’on peut avoir de faire du gatekeeping, dans notre sentiment d’appartenance. Le grand classique qu’on a pu entendre au collège et au lycée, c’est le qualificatif “trop mainstream”. Mais personnellement, passés 30 ans, je me suis senti vraiment moins concerné”, analyse l’animateur. Qui est en outre très à l’aise avec son amour pour Fast and Furious.

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Il est par ailleurs prouvé qu’on a besoin de se détendre le slip de temps en temps, au risque d’imploser. Si regarder, par exemple, un film peu exigeant n’est pas du repos mental complet au même titre qu’une balade en forêt, cela permettrait tout de même de faire un break quand notre cerveau est en surchauffe. Comme l’écrivent les chercheurs Mathias Pessiglione, Bastien Blain, Antonius Wiehler et Shruti Naik dans une synthèse publiée l’année dernière au sein de la revue Trends in Cognitive Sciences, désirer se tourner vers des divertissements qui demandent peu de réflexion peut être un signe de fatigue mentale. Le contrôle cognitif que nous exerçons au quotidien est très énergivore, et cela peut rendre plus difficile d’entreprendre des actions qui sortent de notre routine ou qui n’apportent pas de satisfaction immédiate, développent les chercheurs. Unpopular opinion : il n’y a aucune honte à être crevé et à avoir la flemme de se farcir trois heures de Kurosawa.

De plus, ce n’est pas parce qu’une œuvre est peu difficile d’accès qu’elle n’est pas intéressante ou pertinente. Certaines choses pouvant être considérées par les ayatollahs du bon goût comme des plaisirs coupables sont en réalité de vrais morceaux de culture qui aident à grandir et à réfléchir. Comme une chanson des Beatles ou une romcom de Judd Apatow. Le problème central est en réalité celui de la valeur donnée à une œuvre. Qui juge de la qualité d’un film ou d’une chanson ? L’exemple qui me vient en tête est celui des jeunes filles qu’on moque quand elles exultent devant un concert de K-Pop (comme moi devant un clip de Kyo quand j’avais 12 ans). Non, la musique n’est pas terrible et oui, ces ados en font des caisses, mais qu’est-ce qui les différencie, au fond, des supporters qui hurlent devant leur télé et pleurent quand leur équipe a perdu le foot ? Réponse simple : ce sont des femmes. Pourquoi Le Diable s’habille en Prada reste-t-il considéré comme un film mineur alors que bien des “cinéphiles” s’astiquent la nouille devant Top Gun ? Même réponse. Les personnes ayant le moins honte de revendiquer un “plaisir coupable” culturel sont d’ailleurs en grande majorité des femmes, estime Pierre Lapin. “Le retour de bâton post-MeToo est très premier degré. Les gars, ils sont très “bros”, et c’est une posture dont il faudrait se libérer.

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L’idée qu’il existerait des plaisirs coupables en matière de culture pousse par conséquent certaines et certains à intellectualiser à outrance des trucs un peu nazes afin de les rendre plus assumables. Cet hiver, après la diffusion de la saison 5 d’Emily In Paris – que j’ai regardée goulûment, malgré la nullité objective des dialogues, du jeu, de l’intrigue et de la série dans sa globalité – j’ai vu popper dans mon algorithme Instagram plusieurs “analyses” des derniers épisodes, centrées sur l’évolution psychologique d’Emily. Est-ce qu’on ne pourrait pas plutôt acter, tous ensemble, que ce genre de feuilleton se consomme comme une assiette de frites mal décongelées qu’on avale avec bonheur au comptoir d’un PMU sans penser au lendemain ? Les frites molles, ça ne s’intellectualise pas : ça se vit.

À ce stade de ma démonstration, je serais tentée de vous affirmer que le “plaisir coupable”, in fine, n’existe pas en matière de culture. Mais ce n’est pas tout à fait juste. Comme le souligne Pierre Lapin, le plaisir coupable est bien présent quand on continue à aimer et partager le travail d’un agresseur sexuel, d’un criminel ou de toute personne ayant commis des actes dégueulasses. Noir Désir. Michael Jackson. Gainsbourg. Arcade Fire. Lomepal. Toute la clique des stars pédocriminelles de la variété française. Polanski. Benoît Jacquot. Luc Besson. Ary Abittan. Djimo. R Kelly. Nekfeu. Marilyn Manson. Et bien d’autres encore. Coupable d’un plaisir, on l’est quand on n’éprouve aucune gêne à apprécier les œuvres de ces personnes. Pour le reste, tout va bien.

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