.jpg.webp)
Quelle empreinte notre identité peut-elle avoir sur notre lieu de vie ? Comment vivre en sécurité quand on ne correspond pas à la norme ? De quelle manière l’architecture domestique peut-elle répondre à d’autres besoins que ceux d’une famille nucléaire hétéropatriarcale ? Dans son ouvrage Architectures lesbiennes : Subversions du lien, de l’intime et de l’espace (Shed Publishing, 2025), l’architecte Milena Charbit s’attache à répondre à ces questions, et à comprendre la façon dont les lesbiennes façonnent des lieux de vie à leur image. Sa recherche l’a amenée à sillonner la France en voiture à la rencontre d’habitante.es de “terres lesbiennes”, visiter les célèbres Herstory Archives de New York et échanger avec des dizaines de lesbiennes, compilant ainsi plus de cent cinquante projets “tangibles ou rêvés, détournés ou transformés par des lesbiennes.”
Birkby a inventé ce terme pour s’attaquer à ce qu’elle appelait la “patritecture”, qui fait référence à l’état de l’architecture dans les années 70, créé uniquement par et pour les hommes blancs. Il n’y avait à l’époque que 2% de femmes architectes. Pendant un congrès pour les femmes de la profession, elle se retrouve confrontée à des femmes architectes qui se contentent de régurgiter l’enseignement qu’elles ont reçu de leurs professeurs, pour se conformer aux attentes patriarcales de ce secteur. Elle décide alors que la seule solution est de créer une architecture féministe et lesbienne, de repenser entièrement les normes. C’est vraiment né comme ça, comme un geste de rupture totale avec le patriarcat.
La psychologue et sociologue Monique Eleb a une phrase qui explique ça très bien : “En créant une architecture, on assigne des personnes à leur place”. Parce que l’architecture produit un espace qui est dominé par des codes et des normes. Cet ensemble de normes est créé par des hommes qui assignent de façon genrée le corps dans l’espace par l’architecture, qui modèlent les espaces selon leurs propres usages, sans se poser la question des femmes et de ce dont elles ont besoin.
Ce qui est intéressant c’est qu’il y a vraiment une ambivalence entre le fait de se cacher et de se révéler en même temps. C’est-à-dire qu’on va se cacher, acheter une terre au milieu de nulle part et être le plus loin possible de la civilisation pour ne pas être trouvé·es par les hommes, vivre entre nous mais dans l’idée de recréer un nouveau monde. Entre elles, ces personnes vont s’affirmer, se révéler, créer leurs propres règles et donc s’émanciper du regard oppressif de la société.
La notion de famille choisie revient souvent, et avec elle le fait de choisir les personnes avec qui on partage le quotidien, sans partager nécessairement un lien de sang. Par exemple, chez les Green Witches, une communauté installée près de Dijon, le lieu était organisé comme une sorte de motel. Chacune avait son studio indépendant, et il y avait un espace collectif pour organiser des évènements, et accueillir leurs familles. Pour être honnête, le sujet de la famille m’avait un peu échappé, mais depuis que j’ai terminé l’ouvrage, j’ai rencontré des familles lesbiennes, avec des enfants, et l’une d’entre elles m’a même proposé de réfléchir avec elles à la conception de leur maison. Ce livre a donc été générateur de nouvelles questions pour moi en tant qu’architecte, notamment sur les maisons familiales.
C’est intéressant parce qu’on voit que sortir du modèle monogame classique, ça redessine complètement la manière de construire. La villa Trait d’Union de Romaine Brooks et Natalie Barney était construite autour de cette notion d’amour libre, avec la possibilité de recevoir chacune des amantes dans la même maison, sans se croiser. J’ai aussi été frappée par des lieux comme la terre lesbienne de D., où réside un trouple : chacune a son indépendance avec sa propre chambre, mais il y a une pièce en plus, un espace dédié quand elles ont envie d’être ensemble. En gros, l’espace s’adapte pour permettre à la fois l’autonomie et une vie communautaire ou sexuelle à plusieurs, loin du carcan hétéropatriarcal.
Effectivement, beaucoup de ces personnes choisissent des modes de vie alternatifs. Dans les terres lesbiennes, les habitant·es décident de vivre avec très peu, avec le RSA, le chômage, ou leurs économies comme seules ressources. Ou alors, elles vont parfois faire un petit boulot pendant trois mois et ensuite retourner à la terre. J’ai par exemple rencontré une habitante qui était prof de sport six mois de l’année, puis retournait à la terre les six mois suivants. Dans la terre de D., elles cultivent également un verger et produisent suffisamment de fruits pour faire de la confiture et la vendre sur des marchés. Donc en fait, à la base, il faut évidemment de l’argent pour pouvoir payer la terre, qui peut venir d’un héritage ou d’un divorce, mais ensuite, pour vivre sans eau courante ni électricité, il ne faut pas grand-chose !
Je trouve qu’on ressent vraiment bien dans les travaux de Phyllis Birkby que l’utopie, c’est un outil qui permet de s’affranchir des normes. Elle organise des ateliers dans lesquels elle propose aux femmes d’imaginer ce qu’elle appelle leur fantasy environment, en pensant à l’espace dont elles ont besoin, aux émotions qu’elles veulent ressentir dans les espaces, comment leur corps peut s’approprier l’espace… Et ce qui est intéressant, c’est qu’elle ne dit pas que ces utopies doivent se réaliser, pas du tout. Elle dit juste que ces utopies, c’est un outil architectural qui permettra de s’affranchir de la patritecture justement. Et le fait de pouvoir se poser dans un espace, méditer, s’affranchir de tout l’environnement bâti par les hommes et de se mettre dans un autre posture, c’est profondément libérateur.
.jpg.webp)