Logo

Comment j’ai découvert la sexualité sur Wattpad

Wattpad, le jardin secret des fantasmes d’adolescente dans les années 2010

13 mars 2026
Publicité

Comme un jardin secret, la plateforme d’écriture digitale Wattpad fut un refuge en ligne pour les adolescentes dans les années 2010. Un lieu où l’exploration des fantasmes et la découverte de la sexualité devenaient possibles et accessibles dans une dimension communautaire, malgré des représentations parfois problématiques.

C’est l’histoire de Summer Thompson. Elle a 16 ans, et un jour sa mère, pour régler ses problèmes financiers, décide de la vendre aux One Direction. Au début, elle ne s’entend pas avec Harry Styles. Voire ils se détestent. Lui est méchant, violent avec elle. Elle, elle lui tient tête en étant insolente. « Attention, il y a un passage de lemon ;) », écrit l’autrice de la fiction au détour d’un chapitre. J’ai 13 ans, et un anglais niveau B2. Inconfortablement installée dans la voiture de mes parents, je passe outre ce message cryptique. L’histoire me tient en haleine, et de toute façon, l’autrice fait des fautes à chaque phrase. Summer se dispute avec Harry. Sauf qu’au lieu de s’expliquer, comme j’imagine innocemment deux personnes normales le faire, ils couchent ensemble. Et tout m’est décrit, de la façon dont il la déshabille à l’orgasme final. Coupable, je pose mon téléphone. J’ai découvert un monde.

Publicité

Trash, sexe brute et sans filtre, à la limite du “moralement” acceptable… Pour qui a été une jeune fille dans les années 2010, il est évident que les adolescentes n’ont pas attendu les livres de dark romance à la Fnac pour explorer leurs fantasmes avec de la littérature érotique, voire pornographique. Car, (surprise !), tout était en accès gratuit et illimité sur la plateforme d’écriture en ligne à majorité féminine (90% d’utilisatrices en 2010) bien connue pour ses nombreuses fanfictions, Wattpad.

Anastasia, aujourd’hui 24 ans, en a 12 à l’époque, et lit alors des fanfictions qui mettent en scène une relation homosexuelle entre les membres des 1D. Comme moi, elle se délecte des scènes romantiques idylliques et des petites querelles amoureuses. Mais secrètement, ce sont les scènes de “lemon”, – le nom vient d’un anime japonais pornographique des années 80, Cream Lemon, qui se diffuse dans les fandoms en ligne -, excessivement graphiques, qui l’intriguent le plus : ”Il y avait un côté interdit, mais toi, en tant, que fan, c’est ton rêve, tu fantasmes dessus !”, se rappelle-t-elle. Avec du recul, elle voit ces lectures comme une “entrée discrète dans la sexualité”. “C’était ni un film pornographique, ni un magazine, ça paraissait innocent et c’était écrit par d’autres filles, donc c’était beaucoup moins impressionnant”, explique-t-elle.

Publicité

Outre l’exploration du fantasme, Wattpad trouve aussi une fonction presque éducative auprès de certaines. En tant que lectrice, Anastasia n’hésite pas à dire qu’elle a appris “grâce à Wattpad”, des noms de pratiques précises comme la fellation. Mais du côté de celles qui écrivent, aussi, les contenus Wattpad sont vecteurs d’information et de représentations : Lina, 15 ans à l’époque, publiait l’une des fanfictions les plus lues du Wattpad français sur les MagCon Boys, un groupe de viners américains très populaires chez les adolescentes. À l’époque, elle écrivait, selon moi, les meilleures scènes de lemon que je pouvais alors trouver. Mais surprise : aujourd’hui 28 ans, elle m’avoue en rigolant qu’elle n’avait “absolument aucune connaissance de la sexualité”. “Et d’ailleurs, ces scènes de lemon, je ne les écrivais même pas vraiment : la plupart du temps, je copiais collais des passages que je lisais ailleurs et que je remasterisais pour plaire aux lectrices. Sinon, je n’avais aucune idée de comment se passait concrètement un rapport sexuel » glisse-t-elle.

“Wattpad levait le voile sur les tabous”, analyse Léa Como, doctorante contractuelle financée par le PEPR Iccare du CNRS rattachée à la Sorbonne Nouvelle et autrice qui a travaillé sur la plateforme. “Et cela tranche avec le roman : jusqu’à présent, on pouvait lire de la romance érotique, mais édulcorée, politiquement correcte. Avec Wattpad, qui se séparait de la première instance de médiation qu’est l’éditeur, les autrices et les lectrices trouvaient un endroit où explorer leurs fantasmes les plus inavouables”, continue-t-elle. Comment oublier le trash de certaines de mes fanfictions préférées, avec des scènes de punition sexuelle jouant sur la limite du consentement. Et qui me font questionner aujourd’hui la glamourisation des relations violentes et les représentations véhiculées, alors même écrites de jeunes filles à jeunes filles.

Publicité

“Il y avait d’évidence un regard féminin et des passages où il était question du désir et des problématiques féminines”, répond Léa Como. “Mais le consentement n’était pas forcément mis en avant, et la violence était rendue désirable, comme dans les dark romances aujourd’hui”, commente Léa Como. Quelque chose dont la doctorante ne tient pas rigueur aux très jeunes autrices Wattpad : ”Quand on ne se pose pas la question de pourquoi on raconte ça et qu’est-ce qu’on véhicule, cela donne lieu à des biais sexistes évidents. Mais l’écriture était amatrice, et n’avait pas d’autre intention que de répondre au fantasme et à la demande du public. Est-ce qu’on pouvait exiger cette maturité à des adolescentes de 15 ans ?”.

Léa Como propose de voir Wattpad comme l’ouverture d’un espace féminin en ligne : “Avant #Metoo, et encore plus quand on était soumises à l’autorité parentale, il n’y avait pas ou peu de possibilité de montrer qu’on pouvait avoir du désir en tant qu’adolescente. Les écrits trash permettaient aussi à l’autrice de vivre pleinement son fantasme sans être blâmée de désirer et sans éprouver la culpabilité de le faire”. Faisant partie de l’expérience de lecture, l’espace commentaire donnait la possibilité aux lectrices de réagir, sous pseudo, à des extraits du texte : blagues, confessions, excitation. Le sexe se parle et se débat. Lina, qui publiait des passages de lemon, garde un souvenir précieux de l’aspect communautaire : ”Je n’avais aucune honte à publier ça, d’autant que les lectrices en redemandaient ! Je ne pense pas qu’à l’époque je me rendais compte que c’était autant une safe place”.

Publicité
Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité