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La comparaison entre les crimes coloniaux et nazis faite par Jean-Michel Aphatie dérange. La France peine encore à traiter de la question coloniale sans sombrer dans des dérives négationnistes.
La classe politique aime à le rappeler : la France est la patrie des droits de l’homme, des Lumières et de l’idéal républicain. Certes, mais la France, c’est aussi le pays à l’origine du Code noir et du régime de l’indigénat. Un même pays, deux faces. Chacune d’elle ne bénéficie pas du même éclairage de la part des sphères politico-médiatiques. L’histoire coloniale française est entachée de silences. Lorsqu’il n’est pas délibérément occulté, ce passé est timidement abordé, partiellement étudié et parfois même glorifié : orné de ses noms de rues et de ses statues coloniales, l’espace public ne manque pas de lui rendre hommage. À Paris seulement, 200 rues portent des noms faisant référence à des figures de l’impérialisme.
La France baigne encore et toujours dans la nostalgie coloniale et tend même à valoriser les prétendus bienfaits de la colonisation. En 2005, la droite au pouvoir fait adopter une loi mémorielle dont l’article 4 stipule que les « programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire, ainsi qu’aux sacrifices des combattants de l’armée française originaires de ces territoires, la place éminente qui leur revient ». Cette lecture positive de la colonisation suscite de vives réactions de la part de certains historiens, d’associations d’anciens combattants et de politiques de gauche, ce qui conduira, l’année suivante, à son abrogation. Sur le plan législatif, l’adoption d’un tel article témoigne de la volonté de la France de réécrire son récit national colonial sous un jour favorable.
Ce lien dérangeant que la France entretient avec la mémoire coloniale se manifeste dans différents pans de la société, notamment dans la culture, comme en témoigne notre bon vieux Sardou qui, avec « Le Temps des colonies », chante les louanges d’une époque coloniale révolue : « Autrefois à Colomb-Béchar, j’avais plein de serviteurs noirs, et quatre filles dans mon lit, au temps béni des colonies ». En réponse aux critiques, Michel Sardou s’est défendu en expliquant qu’il interprétait un personnage dont il ne partageait pas les idées. On doute.
Plus grave encore, cette même nostalgie coloniale imprègne les sphères politiques, au point de se matérialiser au sein de l’Assemblée nationale. En tant que doyen de l’hémicycle, le député RN et pied-noir José Gonzalez a inauguré la législature de 2022 en se présentant au perchoir comme « l’enfant d’une France d’ailleurs, arrachée à sa terre natale par le vent de l’histoire », le tout sous les applaudissements de la majorité de l’Assemblée.
Dans la même famille politique, nous demandons la matriarche Marine Le Pen, pour qui la colonisation en Algérie n’était pas un drame. « Ce n’est pas vrai. Économiquement, en termes d’infrastructures, etc., la France a apporté à l’Algérie un capital qui aurait dû lui permettre, d’ailleurs, de se développer et de devenir la Norvège du Maghreb », a-t-elle récemment affirmé sur LCI.
Nazisme et colonialisme, une comparaison incohérente ?
En affirmant que les Français ont décimé des centaines de villages en Algérie, comme l’Allemagne nazi a pu le faire en France, à Oradour-sur-Glane, Jean-Michel Aphatie se heurte à une levée immédiate de boucliers. Par ce parallèle, il brise le récit national manichéen et binaire selon lequel la France serait placée du bon côté de l’histoire face à son voisin hitlérien.
Pourtant, Jean-Michel Apathie n’a fait que rappeler une vérité de fait. Les militaires français ont bien procédé à une destruction à grande échelle des villages algériens. Ces massacres sont documentés et avérés par le travail de chercheurs et d’historiens. Établir une telle comparaison ne fait pas du nazisme et du colonialisme des idéologies jumelles et interchangeables. Seulement, des points de concordance existent, et le relever n’est pas incohérent comme le portent à croire la droite et l’extrême droite françaises.
Le nazisme repose sur l’idée d’inégalité raciale, affirmant la supériorité de la « race aryenne » sur d’autres peuples : les Juifs, les Tsiganes, les Noirs, etc. Cette catégorisation n’est pas propre au nazisme ; une différenciation des êtres humains apparaît déjà chez les anciens Egyptiens, puis chez les Grecs de l’Antiquité. Au Moyen-Âge, cette catégorisation est ensuite influencée, en Europe, par l’Ancien Testament. Au XVIIIe siècle, une classification pseudo-scientifique émerge sous forme de distinctions raciales, à travers les travaux de médecins et naturalistes. Ainsi naît le concept de « race ». Ces scientifiques théorisent une hiérarchisation des êtres humains selon différents degrés de civilisation, en s’appuyant sur des méthodes non avérées, comme la craniométrie, une pratique raciste qui cherche à établir une corrélation entre les dimensions d’un crâne et ses capacités cognitives.
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Ce racisme scientifique a précisément servi la colonisation : en prônant la supériorité de la « race blanche », les forces coloniales blanches et européennes ont, par ce biais, légitimé leurs actes tyranniques. C’est la fameuse « mission civilisatrice », une théorie qui prend réellement de l’ampleur lors de l’invasion de l’Algérie, en 1830. La France vise l’assimilation des indigènes par l’imposition de sa langue et de sa conception de « faire société ». L’État colon se fantasme en « puissance salvatrice » qui aurait pour mission de « civiliser » ces populations non-européennes qu’il considère comme sauvages et barbares.
« Le nazisme n’est rien d’autre que le transfert du colonialisme à l’intérieur des frontières de l’Europe »
Enfumades, mutilations, apartheid… les politiques coloniales françaises en Algérie relèvent d’un processus éthnocidaire. Ces mécanismes de domination, d’aliénation et d’extermination ont ensuite été insérés au cœur des pratiques nazis. Dans son Discours sur le colonialisme paru en 1950, Aimé Césaire parle du nazisme comme d’un « transfert du colonialisme à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Pour le politique et écrivain décolonial, la France a été « complice du nazisme, avant d’en être la victime ». Il ajoute : « On l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens. »
Avant encore, en 1945, le F.T.P (Francs-tireurs et partisans) titre l’un de ses articles par « Oradour-sur-Glane en Algérie » ; une formule qui lie ces 643 villageois brûlés et massacrés par les nazis à Oradour-sur-Glane aux exactions commises sur des centaines de milliers de civils algériens par l’armée française. « Multipliez par dix les restrictions que nous connaissons ici, et par vingt la pourriture vichyniste, vous avez la situation en Afrique du Nord », indique le F.T.P pour donner à voir la dureté des crimes coloniaux français. Les termes étaient déjà là, et ça, dès 1945. La comparaison de Jean-Michel Aphatie évoquée plus haut n’était pas sans fondement. D’autres comparaisons entre les tueries d’Ouradour et les massacres coloniaux de l’armée française – en dehors du cas algérien – ont été répertoriés par l’historien Alain Ruscio dans une note sur le blog « Histoire coloniale et postcoloniale ».
« Les anciens colonisés et leurs enfants ne demandent pas à la France de se repentir mais plutôt de réparer, ce qui est très différent »
Les vives réactions médiatiques et politiques suite aux propos de Jean-Michel Aphatie – qui a d’ailleurs été suspendu une semaine par la direction de RTL – résultent de mémoires coloniales conflictuelles. Il est d’un devoir moral, pour la France, de faire face à son passé colonial, d’en accepter pleinement les crimes si elle veut réellement mettre un terme à cette nostalgie impérialiste persistante. Exempter la France de ses lourdes responsabilités lorsqu’on aborde la question coloniale revient à offrir un sentiment d’impunité au colonisateur. C’est le conforter dans une position d’hégémonie que de le laisser croire qu’il agit pour le bien et qu’il se situe du côté des « civilisés ». La pensée coloniale, si elle n’est pas désamorcée dès sa racine – c’est-à-dire dès le plus jeune âge, à l’école – continue de s’épanouir dans l’inconscient collectif français, nourrissant à la fois les pensées nationalistes et suprémacistes.
La France demeure encore plongée dans le déni colonial, car son passé impérialiste entache ses valeurs fondatrices, telles que les principes de liberté et d’égalité. Décoloniser l’histoire et la pensée, ce n’est pas tomber dans la repentance, comme une partie de la classe politique voudrait le faire croire. « Les anciens colonisés et leurs enfants ne demandent pas à la France de se repentir mais plutôt de réparer, ce qui est très différent », explique l’historienne Christelle Taraud sur Franceinfo. Bâtir le premier musée français dédié à l’histoire coloniale, réaménager les programmes scolaires, recontextualiser les statues coloniales dans l’espace public avec des panneaux d’information, a minima… il n’est pas question d’une absence de solutions pour déconstruire l’idéalisation du colonialisme, mais plutôt d’un manque de volonté politique. Peut-on espérer de telles mesures de la part du gouvernement actuel ? Encore une fois, on doute.