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C’est quoi le délire avec l’obsession pour les protéines ?
J'ai fait un terrible constat : tous les magasins que j’ai arpenté dernièrement - de la coopérative bio du coin (pour les rares fois où je tente vainement de manger mieux) aux épiceries de quartier (dans lesquelles je fonce pour éponger une énième gueule de bois) - mettent en tête de gondole des produits “Riches en Protéines” ou “Ultra-protéinés”. Serions-nous en train de devenir addicts à la prot' et d'où vient cette soudaine obsession ?
La prot’ est partout. Ça clignote sur tous les emballages comme des néons à Las Vegas. BabyBel vient de sortir un Babybel Noir avec 20% de prot’ en plus, Andros a sorti une compote protéinée ! Les chips Doritos ? Doritos Protein. Sans parler des nouvelles barres chocolatées MARS HIGH PROTEIN ou Snickers Protéines.
À croire que les mentions “ingrédients d’origine naturelle” et surtout l’incontournable “SANS GLUTEN” sont devenues des arguments de vente de boomers. Aujourd’hui, toustes mes collègues boivent des boissons protéinées, les ventes de Skyr et autres yaourts grecs ont explosé et même mon algorithme TikTok est pollué par des recettes de pancakes à la WHEY. À tel point que j’ai fini par me dire que, moi aussi, j’en manquais certainement. Hop, un nouveau complexe à mon chapelet d’angoisses existentielles et irrationnelles.
Mais ça sert à quoi les prot’ en vrai ?
Le plus drôle c’est que personne dans mon entourage ne semble vraiment pouvoir m’expliquer ce que c’est et à quoi ça sert. En général, on me répond un truc flou du genre : “Bah c’est pour faire de la masse quoi… fin, c’est ce qu’on m’a dit.”
Selon l’ANSES (l’agence nationale qui vérifie si ce qu’on mange est bon pour notre santé), il existe des protéines animales et végétales qui, une fois ingérées, nous aident principalement à renouveler nos tissus musculaires, nos cheveux, nos ongles ou notre matrice osseuse. Donc levons le voile d’emblée sur une idée reçue répandue chez nos amis les mascus : pas besoin de dévorer une palette entière de barbaque à chaque repas, on trouve de très bonnes protéines dans les lentilles ou le tofu.
Spoiler Alert : l’écrasante majorité des Occidentaux en consomme déjà bien plus que nécessaire. L’ANSES (encore elle) recommande 0,83 g de protéines par kilo et par jour pour un adulte moyen. En France, on consomme déjà près de 1,4 g selon l’INRAE, soit quasiment le double de ce dont notre corps a besoin ! En gros, un adulte de 70 kg devrait manger seulement 58 grammes de prot’ par jour pour être en bonne santé. Concrètement ? Une bête assiette de poulet-riz à midi suffit amplement à plier le game de nos besoins journaliers.
L’arnaque du siècle, mais vous reprendrez bien un shaker ?
Si on n’en a pas besoin, pourquoi tout le monde nous en vend à tout bout de champ ? Parce que le capitalisme déteste le vide et qu’il adore nous créer des besoins.
Impossible aujourd’hui d’être passé à côté de la Whey, cette poudre dont personne ne parlait hors des vestiaires avant 2020. Ce dérivé du petit-lait qui reste lorsqu’on fabrique des fromages (et qu’on balançait autrefois aux cochons) est devenu le nouvel or blanc des industriels. Ils ont bien compris qu’en collant l’étiquette magique « riche en protéines »(+ “faible en matière grasses”) sur un pot en plastique blanc rempli d’une poudre insipide, ils pourraient la vendre à prix d’or. C’est le nouveau brainwashing de la malbouffe. Et ça cartonne. Résultat, cette poudre finance allègrement une industrie laitière intensive au bilan carbone désastreux. Bonus : elle file de l’acné si on l’ingère en trop grande quantité. C’est ballot.
Le culte du muscle
Mais pour vendre de la protéine, il faut vendre le corps qui va avec. Dans un monde de plus en plus polarisé et anxiogène, les corps ultra-musclés qu’on pensait disparus avec les films d’action des années 80 font un retour fracassant. De la mouvance viriliste des incels luttant contre l’introspection post #MeToo, aux sphères militantes queers qui prônent la musculation des minorités pour se défendre, tout le monde s’engouffre dans la brèche du corps hypertrophié, à grand renfort de stories Strava. Lesaviezvous : jusqu’à la fin du 18e siècle, les corps ultra-musclés étaient considérés comme bizarres et montrés dans des cirques.
Les salles de sport ont vu leur nombre d’adhérents de moins de 20 ans complètement exploser, poussés par les sermons de Tibo InShape et autres pasteurs de la musculation. Dans les Basic-Fit et autres Neoness de France, on peut carrément acheter des seaux entiers de Whey dans des distributeurs automatiques, entre deux machines de torture musculaire. Pire, le phénomène touche désormais les ados : sur Google, la recherche “Whey + ado” a bondi de 5000 % en un an, preuve que ça inquiète pas mal de parents.
Aujourd’hui, c’est devenu la norme, alimentée par ce qu’on appelle la “bro-science” : des conseils médicaux prodigués par des Gym Bros sans aucun diplôme, dans les vestiaires, sur YouTube ou sur les réseaux, basés sur le fameux “fais-moi confiance, frère”. Chacun y va de sa potion magique pour t’aider à rentrer dans le moule.
Et les femmes dans tout ça ? Fini l’héroïn-chic des années 2000, place au Strong is the new skinny (la force est la nouvelle minceur). Sous couvert d’empowerment et de fessiers rebondis biberonnés à l’esthétique Kardashian, on a juste remplacé une prison esthétique par une autre, qui exige curieusement encore plus de discipline et de temps de cerveau disponible.
À quel(s) prix ? Derrière les sourires crispés de mecs sous stéroïdes jurant qu’ils sont 100 % naturels sur TikTok, se cachent deux épidémies silencieuses. D’abord la bigorexie (l’obsession du sport), puis l’orthorexie (l’obsession de manger sain). Annuler une pinte pour manger son tupperware de riz froid et ne pas rater sa séance pecs, c’est vraiment ça l’épanouissement contemporain ? Comme le résume génialement la militante Fat Activist CorpsCools : “Est-ce vraiment un corps de rêve, si tu dois souffrir pour l’avoir ?” Une récente étude menée en France montre que le nombre de personnes qui ont une mauvaise image de leurs corps a explosé ces dernières années causée par la surexposition des contenus fitness et santé sur les réseaux sociaux.
Le poulet roi des prot’
Dans cette course effrénée au muscle, tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir des compléments alimentaires hors de prix. C’est là qu’intervient la star des prots pas chères : le poulet.
Dans un monde rationnel, il faudrait drastiquement réduire notre consommation de viande pour éviter que la planète ne s’embrase. Pourtant, les ventes de poulet grimpent de 3 à 4 % par an en France. Sur TikTok, 10 % des interactions sur les recettes salées concernent le poulet. N’en déplaise à Karim Bouamrane, l’explosion de Master Poulet n’est pas juste l’histoire d’un simple fast-food de banlieue : c’est le symbole d’une lutte des classes dans l’assiette. Le poulet est devenu le carburant low-cost des corps prolétaires. Malheureusement, le gouffre est immense entre un filet de batterie gavé d’eau à 5 balles le kilo et le poulet fermier bio du cadre sup qui va faire du Dynamo Cycling (accessoirement financé par le milliardaire d’extrême-droite Stérin).
Vouloir se sentir bien dans son corps est légitime. Mais a-t-on vraiment besoin de se transformer en machines de guerre pour exister ?
Dans notre société néolibérale qui prône la rentabilité absolue, nos corps semblent devenus des petites entreprises qu’il faut manager et faire croître. Le philosophe Michel Foucault dirait sûrement que cette obsession est un énième moyen de forger des corps “dociles” : des corps dressés, obéissants mais surtout épuisés par l’effort constant. Parce que quelqu’un qui compte ses calories et finit sa journée le dos brisé par des deadlifts, c’est quelqu’un qui n’a littéralement plus l’énergie de se révolter. Et quand une éditorialiste du Figaro ose avancer en toute détente que la musculation rappelle joyeusement aux prolétaires leurs grandes années du travail à l’usine, l’écoeurement est total.
Rappelons-le une dernière fois : le corps humain ne stocke pas le surplus de protéines. Il l’évacue dans ses urines. Pensez-y la prochaine fois que vous achèterez une barre protéinée à 6 balles : c’est cher payé pour finir en litre de pisse. D’ailleurs il y a quelques jours, l’ONG foodwatch passait l’alerte sur 10 produits ultra-protéinés qui s’avèrent en plus dangereux pour la santé (ultra sucrés, ultra transformés, tarif aberrants.. )
La vraie rébellion, en 2026, ce n’est peut-être pas de soulever 100 kilos au développé-couché mais d’essayer d’accepter son corps tel qu’il est pour enfin avoir le temps de regarder ce qui ne va vraiment pas dans notre société.
Pour aller plus loin :
“Enquête Santé, 10 produits protéinés mais ultra-transformés”, Food Watch, septembre 2026.
“Tibo InShape, cheval de Troie de la fachosphère ?”, Programme B, Binge Audio, par Thomas Rozec
“Ce que les capitalistes (et leurs alliés) font à notre santé” de Olivier Milleron chez Textuel (sortie le 07 Octobre)
“Faut-il faire de la muscu ?”, avec Martin Page et Camille Juza, ENCORE HEUREUX, Binge Audio, par Camille Teste
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