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Caroline, infirmière à Nantes: « Pour mon équipe, je suis l’oiseau de mauvais augure »
Caroline* est infirmière et cadre de santé dans un hôpital en France. Elle est aussi la meilleure amie de ma cousine (infirmière elle aussi) et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a accepté de témoigner. « Je ne parle pas aux médias, en général. J’ai décliné toutes les demandes jusqu’ici. » Pour nous, elle a tenu à témoigner en restant anonyme, afin de nous raconter ce qu’elle vit au quotidien sur le terrain. On a passé trente minutes au téléphone avec elle, passant des rires aux larmes. Interview sans filtre.
« Je suis trop triste, c’est la première chose qui me vient à l’esprit. Et je n’ai pas envie de polémiquer: en tant que soignant.es, on s’en fout, on verra ça après. Aujourd’hui, on est en crise et on n’a pas assez de moyens humains. À la télé, on ne parle que des unités COVID mais, en réalité, tout le système de soins est réorganisé! C’est tout le système qui est affecté, pas seulement les unités COVID, il faut le dire. » C’est par ces mots que commence notre discussion.
« On est dans cette phase où il y en a plein des porteurs du virus maintenant. C’est normal que les gens qui sont en service de réanimation, ou dans une unité de pré-COVID ou de post-COVID, soient hyper protégés: ils sont en contact direct eux, les mains dedans. Mais les autres aussi, sans le savoir! Ça veut dire que les soignant.es tombent malades, ou alors ils sont porteurs et contaminent plein de gens vulnérables. C’est un cercle vicieux », me raconte la cadre de santé, en me rappelant qu’ils ont dû tout réorganiser et repenser dans l’urgence avec les moyens du bord.
« À la base, on n’a pas autant de lits en réanimation! Alors comment on a fait? On a décalé des hospitalisations qui étaient prévues, on a fait sortir des gens et on n’en a pas fait rentrer d’autres: on fait des tris en fonction de l’urgence alors que, pourtant, tous les patients devraient être admis à l’hôpital. Mais on n’a pas eu le choix… », me lance Caroline qui se bat au quotidien pour sauver des vies.
« Qui dit unité COVID dit beaucoup plus de personnel: il faut 48 à 50 personnes en moyenne pour faire un roulement sur 24h, 7 jours sur 7. Infirmiers/infirmières, médecin, aide-soignant.es mais aussi les agent.es de ménage qu’il ne faut surtout pas oublier! », insiste Caroline avant de résumer la situation des hôpitaux français en ce moment en une phrase: « On déshabille Paul pour habiller Jacques. »
« On se retrouve avec des unités en sous-effectifs parce qu’on a renvoyé le personnel là où il fallait du monde. C’est aussi de la maltraitance aux soignant.es: avec le plan blanc, on ne leur laisse pas le choix, on leur dit: “tu vas là, à telle heure”», raconte celle qui gère le planning de ses équipes de soignant.es. « J’en pleure parfois. On leur fait sauter leurs congés annuels et leurs RTT jusqu’à nouvel ordre, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Pendant ce temps, la direction nous dit pourtant: “Protégez vos soignants, ne les fatiguez pas trop, parce que tout une première vague d’entre eux va être malade…” On le sait que plein de soignants vont être malades et ce n’est que le début. »
(…) quand ils voient mon numéro apparaître sur leurs téléphones et quand ils décrochent, ils ont la boule au ventre parce qu’ils savent que je suis l’oiseau de mauvais augure.
D’après Caroline, il y a deux types de soignant.es: celles et ceux qui ont peur et qui font tout pour ne pas être là, alors ils se mettent en arrêt maladie. « Et puis tu as celles et ceux qui sont très volontaires (la majorité) et eux le font car ils n’ont pas le choix, je crois. Mais quand ils voient mon numéro apparaître sur leurs téléphones et quand ils décrochent, ils ont la boule au ventre parce qu’ils savent que je suis l’oiseau de mauvais augure. Ça n’a rien à voir avec moi mais c’est ma fonction: je dois leur donner une affectation et des horaires, sans leur laisser le choix. Je le vis super mal, j’ai l’impression d’être un général qui envoie de la chair à canon. Surtout au début, quand on n’avait aucun matériel de protection… J’en ai pleuré », se souvient celle qui avoue encore manquer de tout, niveau matériel.
On n’a même pas de sur-blouses: on voit des soignant.es qui portent des sacs poubelles en guise de blouses et de sur-chaussures.
« En fait, les unités COVID ne manquent de rien aujourd’hui (ndlr: mais ce n’était pas le cas, il y a encore 15 jours) puisqu’on a centralisé tout le matériel qu’on avait dans ces unités: seringues, aspirateurs, stéthoscopes, thermomètres, gels hydroalcooliques, masques. Mais les autres unités ne sont plus équipées, du coup… Alors si un patient commence à présenter des symptômes du COVID, on n’a pas ce qu’il faut pour faire face. On n’a même pas de sur-blouses: on voit des soignant.es qui portent des sacs poubelles en guise de blouses et de sur-chaussures. »
Si elle estime qu’en ce moment « ça va un peu mieux », une question la taraude et la ronge en permanence: « On a contaminé combien de gens, au final? C’est ça la vraie question. Combien de soignant.es, on a contaminé? Et combien de soignant.es ont contaminé des gens, sans le vouloir? »
Quelles leçons tirer de tout ça? À cette question, Caroline ne sait pas encore quoi répondre. « L’hôpital crie au secours depuis des années. Avant tout ça, on en avait déjà des problèmes de personnel et de moyens humains. Cette crise arrive à un moment où les soignant.es français.es sont déjà fatigué.es, n’ont pas beaucoup de moyens et sont très mal payés (ndlr: un.e infirmiè.re en début de carrière, c’est 1450 euros net par mois en travaillant de nuit avec des horaires décalés). Je suis triste et je suis en colère, ça je le sais », me lance l’infirmière qui craint pour les siens, ses proches et ses équipes. « Pour les humains, en général. Les soignant.es sont des humains comme les autres, il ne faut pas l’oublier. »
On n’est pas des héros ni des soldats. Les soldats, eux, ils ont des armes et un stratégie pour avancer
Le jour où tout ça se termine? Elle embrassera ses enfants et leur fera des « mégas câlins ». Elle ira voir ses potes aussi et faire la fête avec eux, mais avec une autre saveur. « C’est une période qui m’aura appris des choses, ça m’a permis de voir qui étaient mes “vrais” amis aussi. Ceux qui prennent soin de toi et qui se rappellent que t’es infirmière: ils ne t’appellent pas pour eux mais pour toi. Certains m’appellent juste pour savoir comment je vais… », confie la cadre, au bord des larmes, encore très émue. « J’ai même eu des amis qui sont allés faire des courses pour moi et qui sont venus me les déposer devant chez moi. J’ai une pote qui a fait ça en cochant la case “aide à une personne vulnérable” sur son attestation de sortie (rires). C’est adorable », raconte Caroline qui estime qu’on a besoin de se soucier des autres en tant qu’individu avant tout.
« Quand on me dit “bon courage!”, moi ça me sort par les yeux: ce n’est pas du courage, c’est qu’on n’a pas le choix. On n’est pas des héros ni des soldats. Les soldats, eux, ils ont des armes et une stratégie pour avancer: nous, on va à poil au front et on y va quand même. Si on est cons? Je crois pas, je pense qu’on est profondément humains et qu’on a une énorme conscience professionnelle. Quand t’es au boulot, tu ne penses plus à tout ça, tu veux juste sauver la personne en face de toi. On est conditionnés comme ça. C’est quand le service se termine qu’on s’écroule. »
À l’issue de la crise du COVID-19, elle espère que les gens n’oublieront pas et qu’ils se rappelleront que certaines personnes du corps médical auront donné leur vie pour eux. « Oh et si tu peux juste ajouter un truc aussi dans ton article de ma part, ce serait: restez chez vous, restez chez vous et restez chez vous. » Le message est passé.
*Le nom a été modifié.