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« Calmez-vous, Madame, ça va bien se passer » : autopsie d’un sexisme ordinaire

« Ici, Darmanin se positionne en père-psy-chirurgien ou… vétérinaire »

Par
Daisy Le Corre
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Il n’en rate pas une. Au cours d’une émission sur BFM-TV et RMC, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’est emporté contre la journaliste Apolline de Malherbe, provoquant de nombreuses critiques, jusqu’à l’Assemblée nationale. Ça c’est ce qu’on lit dans la plupart des médias.
En réalité, il ne s’est pas seulement emporté, il s’est permis de l’humilier librement, et l’échange n’était pas seulement “tendu” mais carrément sexiste. On a décortiqué la séquence pour vous.
C’est un peu ironique mais l’interview portait sur le bilan du quinquennat en termes de sécurité, concernant les violences faites aux personnes. « Est-ce que, sur les questions de sécurité, vous ne vous êtes pas réveillé un peu tard ? », demande simplement la journaliste qui ne fait que son travail. Il n’en fallait pas plus pour agacer et piquer au vif, notre cher ministre, qui, rappelons-le, a été accusé de violences sexuelles par plusieurs femmes (dont les plaintes ont été classées sans suite).
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Voilà comment il a fini par lâcher « un grand classique de l’euphémisation » selon les termes d’Olivier Eitzscheid, maître de conférences en sciences de l’information à l’université de Nantes, interviewé par L’Obs : « Dans un autre contexte, qui est celui de la violence faites aux femmes, “ça va bien se passer″ signifie que les femmes, justement, s’apprêtent à passer un sale quart d’heure. En analyse de discours, c’est un grand classique d’euphémisation. »
Pour Marie-Dominique Garnier, professeure de littérature anglaise et d’études de genre à Paris 8, « cette réplique se laisse assez bien décortiquer, effectivement ». Et d’après elle, il y a 3 notions clefs présentes (ndlr, et révoltantes) dans cet échange :
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1) Il y a la notion de rapport de pouvoir quasi médical et surplombant (« Allongez-vous là ») : demander à une personne de se calmer, c’est l’infantiliser ou la médicaliser — voire même “calmer” un animal, qui ne comprendrait que des affects
2) Il y a la notion du féminin et de son renvoi quasi-systématique dans les cordes de l’hystérie

3) Et enfin la notion du féminin comme maladie/pathologie soumise à un “acte” masculin, c’est-à-dire à une opération porno-pharmacologique

« On pourrait aussi citer (inexactement) Preciado : une opération (qui va bien se passer, ou pas), une histoire d’ o-père-ation… Darmanin se positionne en père-psy-chirurgien ou… vétérinaire », précise la professeure qui trouve cela d’autant plus ironique que cette remarque de Darmanin est faite dans le contexte de son bilan (négatif) en matière de violences faites aux personnes — une de plus ! une violence de langage.
« Cette séquence m’a fait immédiatement penser à un scénario de violence sexuelle, toutes ces fois où les victimes sont enjointes de ne rien dire, de se laisser faire
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Martine Delvaux, professeure au Département d’études littéraires à l’UQAM, abonde dans ce sens. « Cette séquence m’a fait immédiatement penser à un scénario de violence sexuelle, toutes ces fois où les victimes sont enjointes de ne rien dire, de se laisser faire, question qu’on ne leur fasse pas encore plus mal, que la violence n’augmente pas. “Fais la morte et ça va bien se passer”. “Ne dis rien et je ne te casserai pas la figure, je vais seulement te violer” », explique la membre de l’Institute de recherches et d’études féministes à Montréal.

« D’une part, le « calmez-vous madame » convoque bien entendu la légendaire hystérie des femmes – nous sommes hystériques dès que nous prenons position, dès que nous haussons la voix ou tout simplement que nous asseyons nos propos. Ça me fait penser à l’article de Mary Beard – The public voice of women – et comment, depuis les Grecs, on représente les femmes comme n’ayant pas droit à la parole publique, pas dignes d’être écoutées, renvoyées dans le silence (langue coupée, métamorphosée en plante, etc.) », raconte la professeure avant de rappeler qu’à l’époque, les voix basses étaient un signe de courage, et dès lors de virilité (Margaret Thatcher avait même suivi des cours pour « baisser » le ton de sa voix).

Le « ça va bien se passer », c’est l’équivalent du « laissez-vous faire » (de l’agresseur sexuel), du « détendez-vous » (chez le gynéco)… une sorte de préambule à la violence.

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« Ainsi, parler publiquement pour une femme était la preuve qu’elle n’en était pas vraiment une. Est-ce que c’est pour cette raison qu’on essaie, encore aujourd’hui, de « nous » faire honte (“calmez-vous madame”), parce qu’on parle toujours déjà trop ? C’est ce que faisait Darmanin, à mon sens. Essayer de faire honte à son interlocutrice parce qu’elle gardait sa place, défendait ses positions. Le « ça va bien se passer », c’est l’équivalent du « laissez-vous faire » (de l’agresseur sexuel), du « détendez-vous » (chez le gynéco)… une sorte de préambule à la violence. Mais ça laisse aussi entendre : mais de quoi avez-vous peur ? Votre réaction est-elle une réaction paniquée, de vierge effarouchée, d’animal sauvage ? Ça me semble faire office d’infantilisation, en même temps qu’être un geste d’intimidation. »

Sur Twitter, l’ex-ministre du logement Cécile Duflot va dans le même sens que Marie-Dominique Garnier, et explique ironiquement « comment le sexisme fonctionne » grâce à Darmanin :
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« La réaction de Marlène Schiappa a été par ailleurs peu “féministe” puisqu’elle a pris le parti de Darmanin », a tenu à ajouter Marie-Dominique Garnier. En effet, la ministre en charge de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, a été interrogée sur le manque de calme du « premier flic de France » et sa réponse est loin d’être celle qu’on attendait. Heureusement, Télé Loisirs a trouvé le moyen d’en “rire” :
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