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Boire du champagne : un move de droite ?

26 décembre 2025
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Noël, nouvel an, les guirlandes scintillent et – pour les plus privilégiés – le champagne pétille. Un élixir coûteux dont la production n’a rien d’un long fleuve tranquille…

La Champagne ça vous gagne

La Champagne, c’est très joli et c’est aussi très de droite (voire d’extrême droite comme en témoignent les résultats aux dernières élections des petits villages dans lesquels nous avons mené l’enquête). La région porte bien son nom parce que tout tourne autour du champagne : ça vit en Champagne, ça boit du champagne, ça fait du champagne, ça célèbre le champagne. 71,3 % du territoire est agricole, et quasi exclusivement dédié à la viticulture. Le champagne n’est pas juste un produit : c’est une organisation totale du paysage.

Comme beaucoup de cultures intensives, celle du raisin n’est pas franchement écolo. Mais le champagne surpasse tout. Sur les 34 000 hectares de vignoble, seulement 6 à 7 % sont certifiés bio, contre environ 20 % au niveau national. Ce n’est pas un hasard : pour obtenir des raisins homogènes dans un climat de plus en plus instable, les viticulteurs utilisent énormément de pesticides. Un réflexe bien ancré depuis le XVIIIᵉ siècle avec l’arrivée de maladies venues d’autres continents comme le mildiou, l’oïdium ou la phylloxéra (un p’tit puceron qui bouffe tout et a gentiment donné son nom à la maladie de la vigne).

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Autre problème : la monoculture poussée à l’extrême. Sur ces 34 000 hectares, on retrouve essentiellement trois composantes de l’assemblage du champagne : le pinot noir, le chardonnay et le meunier. Soit une faible diversité végétale et une forte dépendance à la monoculture viticole. Quand tout repose sur une seule culture, le moindre aléa devient une menace pour l’environnement et ses habitants.

Les premiers à trinquer sont les sols. Des décennies de pratiques orientées vers le rendement et la régularité ont appauvri les terres. Les pesticides dont les herbicides (contre les mauvaises herbes) et fongicides (contre les champignons) font partie, affectent directement insectes, oiseaux, plantes et terres environnantes.

Aussi sur le podium des victimes : les locaux. Une étude sortie en septembre 2025 dénonce la présence forte d’intrants dans les habitations, aliments et littéralement DANS les cheveux et urines des personnes vivant à proximité des vignes traitées. Certains locaux sont contraints à rester enfermés chez eux pendant les périodes de traitement, de ne pas boire l’eau du robinet pour éviter toute contamination. Leurs potagers aussi en prennent un coup : quand ils croient tenir une culture bio, ils sont contaminés par les produits des terres voisines.

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La bouteille elle-même pèse lourd, littéralement. La paroi en verre doit être suffisamment épaisse pour résister à la pression de 15 bars qui s’exerce à l’intérieur de la bouteille. Un poids qui se répercute aussi dans l’empreinte carbone du champ’ qui traverse la France par monts et par vaux.

Le far west des vendanges

Les vendanges en Champagne sont courtes, intenses, calibrées pour répondre aux normes strictes de l’AOP (Appellation d’origine protégée). Chaque année, 120 000 saisonniers en moyenne sont mobilisés. Beaucoup viennent d’Europe de l’Est, du Maghreb, bien souvent en situation irrégulière. Entre deux pâtés de raisins, on voit de nombreux immigrés camper, au milieu des raisins et donc… des pesticides. Et quand ils ne se logent pas seuls, ce sont les maisons qui s’en occupent… ou les prestataires à qui ils font appel.

Les petits vignerons subissent une pression économique énorme pour aligner leur production sur les exigences de l’AOP et les grands ont des terres trop vastes pour s’en occuper seuls. Résultat : ils passent par des prestataires pour recruter, équiper et loger les vendangeurs, sans se préoccuper de leurs conditions de travail.

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En septembre 2023, à Nesle-le-Repons, une inspection du travail révèle des conditions d’hébergement indignes (matelas au sol, installations électriques dangereuses, douches de fortune) pour une cinquantaine de travailleurs étrangers. Les responsables ont été condamnés à de la prison ferme pour traite d’êtres humains, travail dissimulé et hébergement indigne en juillet dernier. Cette même année, quatre vendangeurs sont morts lors des vagues de chaleur. C’est un travail physique et intense soumis aux intempéries : la pluie ou les chaleurs extrêmes sont très contraignantes d’après vendangeurs sur place.

La CGT a beau mettre en place des campagnes de sensibilisation, cette année c’était rebelotte : à Vitry-le-François, dans les hôtels de la Cloche et Bon Séjour, des travailleurs bulgares, roumains et polonais vivaient dans des conditions similaires.

Face à une charmante maison de champagne familiale, on n’a pas résisté à demander où dormaient les vendangeurs : « Je ne sais pas mais s’ils reviennent tous les jours, c’est que ça doit bien se passer ». Indifférence totale ou naïveté sincère ? Les fines bulles du champagne reflètent son lot d’inégalités, dans une région qui ne se prive pas d’une main-d’œuvre migrante tout en prêtant son vote à la droite et l’extrême droite.

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Ras la grappe pour les producteurs

On les pointe du doigt mais les producteurs de champagne sont pris dans un étau.

Le cahier des charges de l’AOP Champagne les oblige à maintenir le rythme d’une production homogène et régulière. Une intempérie, une maladie et une grande partie de la récolte peut partir aux oubliettes. Les aides prévues par l’Etat ne sont pas suffisantes pour les accompagner dans la transition écologique. Le secteur tente toutefois d’évoluer : en 2018 le CVIC (Comité Interprofessionnel du Vin Champagne) visait un zéro herbicide d’ici 2025 et 100 % des exploitations certifiées (Viticulture Durable NDLR) en 2030. Autant dire qu’on est loin du compte. Les maisons bio restent très minoritaires (6%) et ne sont pas non plus révolutionnaires : on interdit les pesticides de synthèse mais on autorise cuivre et soufre ; le bio demande plus de travail manuel, plus de main-d’œuvre, donc potentiellement plus de risques pour les saisonniers si les conditions de travail ne suivent pas.

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Le champagne relève avant tout d’un problème structurel : tout est délégué. Les producteurs recrutent des vendangeurs via des prestataires, les maisons passent par des coopératives pour la vinification qui ne sont pas équipées pour le bio, la vente est encore externalisée. Un système en silo, où personne n’est jamais vraiment responsable. Alors que vous connaissez le dicton : tous concernés, tous responsables.

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