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Autopsie tardive de Sex And The City

Prononcer "Carrie Bradshaw" est illégal dans 17 pays. C'est faux. Mais ça devrait.

Par
Malia Kounkou
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J’avais très exactement deux ans, six mois et dix-sept dents de lait lorsque le pilote de la première saison de Sex And The City est sorti, courant été 1998. À huit ans, tandis que je chantais «This Love» de Maroon 5 à tue-tête devant mon miroir, ce symbole télévisé de la femme décomplexée nous faisait ses adieux, 94 épisodes en boîte plus tard. Aujourd’hui majeure et (doublement) vaccinée, HBO s’apprête à redonner vie à nos New-Yorkaises préférées — sans Sam, hélas — dans un remake qui semble déjà haut en couleur.

Et tout le monde a très hâte.

Décrire Sex And The City à un.e novice impliquerait de commencer par le plus simple — quatre meilleures amies dynamiques et indépendantes naviguant la scène amoureuse new-yorkaise à l’ère pré-Tinder — puis saupoudrer le tout de ces détails pailletés qui font l’unicité de la série — Cosmopolitan, brunchs, Manolo Blahnik et innuendos. La décrire, c’est aussi s’appuyer sur des souvenirs brumeux que la nostalgie très souvent embellit dans nos esprits.

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Quoi de mieux, donc, qu’un marathon express pour se rafraîchir la mémoire et brusquement réaliser que…

…oh mon Dieu, Carrie Bradshaw est insupportable

Je ne dis rien qui n’a pas déjà fait l’objet de nombreuses dissertations, mais le constater de soi-même saison après saison est une vraie épiphanie. Tout doit tourner autour d’elle. Constamment. C’est maladif. Alors certes, on pourra rétorquer qu’elle est le personnage phare de la série. Mais à ce stade, c’en devient presqu’un don.

Et ce ne sont pas les exemples qui manquent. Dans la saison 4, lorsque Miranda se blesse au cou et que Carrie vient lui apporter un bagel de consolation, ce prétendu acte de gentillesse devient rapidement un prétexte pour monologuer à nouveau sur sa vie amoureuse, au grand déplaisir d’une Miranda convalescente. Dans la saison 6, pendant qu’une Samantha en chimiothérapie se bat contre son cancer, Carrie éprouve encore une fois le besoin de s’épancher sur ses déboires sentimentaux. De loin la pire amie possible.

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Oserais-je même dire: la pire personne possible ? Car son narcissisme ne s’arrête pas là, hélas non. Lorsqu’elle devient l’objet d’infidélité d’un Mr. Big 100% marié, Carrie ne supporte pas l’idée que Natasha, sa femme, puisse la détester. Que fait-elle donc? Elle suit Natasha jusqu’au restaurant où la jeune femme déjeune, interrompt sans préavis son repas et demande — exige — d’être pardonnée. «You have to forgive», exige-t-elle encore du très gentil Aiden, son copain et quelques fois paillasson, après qu’elle ait admis l’avoir trompé avec Mr. Big. Le «C» dans Carrie est manifestement synonyme de «culot».

Mais la palme d’or avec félicitation du jury demeure et reste cette scène de la saison 4 où Carrie, surendettée par son mode de vie extravagant, s’emporte contre Charlotte car celle-ci ne lui prête pas 10 000$ sur-le-champ. Dix-mille dollars: se rend-on bien compte? Dans une séquence assez absurde, le téléspectateur assiste à une Carrie indignée qui hurle sur sa meilleure amie à grands coups de «you should». You have to. On retrouve encore ici le champ lexical capricieux d’une personne qui croit que, si tout doit lui être pardonné, tout doit aussi lui être dû.

Ok, ok. Je m’arrête ici pour Carrie.

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Charlotte ou le fardeau d’être une femme

Charlotte, c’est la princesse par excellence du groupe. Toute proprette et conventionnelle avec ses petits serre-têtes et ses boucles d’oreille Tiffany, elle est la cliente type qui vient dire «Hum, excusez-moi ?» avec un petit sourire au vendeur Starbucks car son caramel macchiato n’est pas vanillé comme elle l’avait demandé. Elle est aussi l’amie qui, si ton rouge à lèvres est rouge, te traitera de catin. Samantha en a maintes fois fait les frais.

Mais là où Carrie est insupportable… eh bien pour rien, je vois dans le comportement de Charlotte le poids des injonctions qui, depuis toujours, pèsent sur les femmes. À commencer par celle de se marier, d’avoir 2.5 enfants et d’acheter une maison à 34 ans et deux mois, soit le tiercé social de la réussite. Cette quête acharnée est si enracinée en Charlotte qu’elle en devient son trait de personnalité phare, ce dont certains fans lui ont souvent tenu rigueur. Il serait cependant intéressant de se demander pourquoi une telle obsession la dirige.

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Personnellement, en la voyant faire, j’ai ressenti ce rush infernal et familier de la vie active où soudainement tout — étude, job, studio, épargne — ne semble être qu’une course au pavillon de banlieue avec supplément labrador. Et tout au long de cette course, on vous demande «Il est où, ton copain?», puis «Il est pour quand, ton mariage?», puis «Et il arrive, ton bébé?». Des questions qui, bien sûr, ne sont principalement adressées qu’aux femmes. Ce ne serait pas drôle, sinon. Tout ceci participe donc à entretenir un cercle vicieux anxiogène dans lequel nous nous retrouvons toutes entraînées jusqu’à ce que d’un seul coup, on se dise: est-ce réellement ce que je veux ? Et peut-être Charlotte n’a-t-elle pas eu l’opportunité de prendre cette pause.

Un second point très intéressant en lien avec cette obsession a été émis par The Mary Sue et concerne l’honnêteté de Charlotte. «Elles sont toutes est en recherche d’alliance et d’épanouissement (même si c’est juste sexuel) avec des hommes», y écrit la journaliste Princess Weekes. «Charlotte est juste la seule qui est franche à propos de ça.» Et pour cause, Carrie va jusqu’à Paris au nom de l’amour. Miranda, comme le relève Princess Weekes, retrouve confiance en son sex-appeal à travers ses relations. Et lorsque la série s’achève, aucune des trois autres n’est célibataire. Toutes ont donc le même objectif sans réellement le vocaliser à haute voix.

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Samantha: la vraie star du show

Et comment parler d’honnêteté sans parler de Samantha? Toutes les scènes où elle ne fait qu’apparaître deviennent ses scènes. Elle a la présence, le charme et les répliques cultes, faisant d’elle le personnage que j’attendais le plus durant ce marathon. L’absence de son interprète (Kim Cattrall) dans le prochain reboot HBO de Sex And The City risque de créer un vide réel mais lorsqu’on connaît l’état houleux des relations entre Kim et Sarah Jessica Parker (Carrie), sa décision se comprend.

L’honnêteté, donc. De loin la plus grande force du personnage. Samantha sait parfaitement ce qu’elle est, ce qu’elle veut et ne s’en excusera absolument jamais. Même dans la saison 5, lorsque Carrie la surprend à genoux devant un livreur pour, on s’en doute, inspecter de très près sa braguette. Au terme de sous-entendus passifs-agressifs, les deux meilleures amies se confronteront et Samantha déclarera alors haut et fort: «Je ne serai jugée ni par toi, ni par la société.»

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Elle ajoutera également que jamais elle ne se serait permise de regarder de haut Carrie si les rôles avaient été inversés. Et cela ne rend que plus marquant encore l’épisode dans lequel Carrie admet à Samantha avoir trompé Aiden avec Mr. Big. La sympathie de Samantha la surprendra au point de lui en demander la raison, ce à quoi sa voisine répondra que juger n’était tout simplement «pas son style».

Nombreux sont les moments où Samantha ne reçoit pas à hauteur de ce qu’elle donne, dans cette série. Si Carrie est vue comme le pilier officiel du groupe, officieusement, Samantha a tout de l’amie aimante et loyale. Hélas, cette loyauté s’est souvent heurtée aux railleries et paroles méprisantes de ses amies à ses moindres faits et gestes. Pour combler son absence dans le reboot, je l’imaginerai dans un groupe d’amis plus acceptant, heureuse d’être enfin elle-même sans répercussions.

La normalité apaisante de Miranda

J’ai mis du temps avant d’apprendre à apprécier son personnage voire même, si je suis honnête, à comprendre son intérêt dans la série. «Personne ne veut être Miranda. C’est pratiquement une Poufsouffle», comme le souligne avec humour Harling Ross dans Repeller.

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Vendue comme la working-girl cynique et directe, je comprends à présent qu’elle est l’ancrage dans la réalité dont Sex And The City a grandement besoin. Charlotte se languit d’un prince charmant bloquée dans une tour de verre, Carrie réside dans une boutique de luxe où toutes les chaussures sont gratuites, Samantha vit dans un donjon mais pas celui qu’on voit dans les contes de fée. Miranda est un retour au réel qui, au milieu de toutes ces extrêmes, semble justement trop réel pour qu’on s’y attache. En d’autre terme: elle ne fait pas rêver.

Et tant mieux! Miranda est là pour nous rappeler que Sex And The City est une fiction. Dans la vraie vie, ce n’est pas un crime de savoir dire ‘non’ dans ses relations et poser fermement ses limites. C’est même extrêmement nécessaire. Ce n’est pas non plus mauvais de reprendre à l’ordre ses amis lorsqu’ils sont sur une pente descendante (ou juste chiants). Les regarder foncer dans le mur serait justement ne pas les aimer. Et en parlant d’amour, Miranda nous apprend également à ne pas faire de ce concept fuyant sa ligne d’arrivée. «Peut-être n’y a-t-il pas de personne pour tout le monde», en vient-elle à cette conclusion dans la saison 4.

Et juste comme ça, la vie continue.

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L’épreuve difficile du temps

Bien que ne voulant m’en tenir qu’aux personnages, ma conscience me pousse à pointer du doigt ce qui, au cours de mon visionnage, a fait exploser mon woke-o-mètre.

Tout d’abord, pour une chroniqueuse sexe apparaissant même sur Vogue, Carrie ne semble pas manifester plus d’ouverture qu’un trou d’aiguille de couture. Ses commentaires répétés sur le mode de vie libéré (pour l’époque) de Samantha sont en parfaite dissonance avec le rôle d’écrivaine progressiste qu’elle est censée incarner. Sans parler de la fois où elle considèrera la bisexualité masculine comme «une escale sur le chemin de Gaytown».

Mais Carrie n’est pas la seule à véhiculer ces dangereuses idées préconçues. Le fait d’être lesbienne — que ce soit lorsque Samantha aura une brève relation avec une peintre ou quand Miranda feindra d’aimer les femmes comme une esthétique professionnelle — a toujours été traité d’une façon «sexualisée» et «exotique», tout comme le relève Haley dans Refinery29.

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L’exacte même chose peut être dite de cet épisode… hum… désastre où Samantha insère un peu de couleur au tableau blanc neige de Sex And The City en sortant avec un homme noir. S’ensuit un festival de sous-entendus vaseux et d’énormités fétichistes en lien avec ses prouesses et attributs sexuels. Pour finir, la soeur de son copain foncièrement opposée à cette relation offrira une parodie de la parfaite «angry black woman» en se battant en public avec Samantha. Plus cliché, tu décèdes.

Mais, parce qu’il y a toujours un ‘mais’, il reste tout de même important de remettre Sex And The City dans le contexte de son époque. Début des années 2000, troisième vague féministe, Bridget Jones et Nokia à antenne. C’est ce recul qui nous permet de constater qu’en terme de progrès, on revient d’assez loin.