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19 octobre 2025. Chapelet porté à sa bouche, émue par la partition d’orchestre qui se joue derrière elle, sous la nef d’une église, Rosalía tease la sortie de son nouvel album, avant d’en dévoiler la pochette le lendemain — les yeux clos, la tête humblement inclinée, un voile de religieuse couvrant ses cheveux — accompagnée de la formule, souveraine, HABEMUS ALBUM. Quelques jours plus tôt, c’était la réalisatrice basque espagnole Alauda Ruiz de Azúa qui présentait dans les salles obscures Los Domingos, le récit d’une jeune adolescente, promise à un brillant avenir universitaire, qui ressent l’appel du couvent et choisit d’entrer dans les ordres contre l’avis de sa famille, en écho au Novitiate de Maggie Betts, avec Margaret Qualley (2018).
Et cette impression persistante : la nonne est absolument partout. Sur les réseaux, où de véritables religieuses, TikTok addict, s’enjaillent face caméra sur du Charli XCX — déjà cannibalisées par la pop culture. Fin octobre, hasard du calendrier, Lily Allen enfile à son tour l’habit conventuel, dans une approche plus ironique : monogamummy au dévouement total confrontée à la trahison conjugale de son homme, clope au bec et talons de douze — de quoi exhumer celles qui l’ont précédée. Rihanna, en nonne sulfureuse, offerte et moite de sueur en couverture du magazine Interview ; Lady Gaga, qui pousse le blasphème dans son clip Alejandro, grimée en nonne sado-masochiste de cuir et de latex, avalant des chapelets avant de finir entièrement nue, au cœur d’un imaginaire catholique saturé de références autoritaires et fascisantes ; ou encore Beyoncé, en mater dolorosa dans une version bien plus prude — à l’opposé de l’icône christique ultime, Madonna, pionnière subversive en titre — qui se confesse à nouveau sur le dancefloor, reprenant le flambeau, non sans opportunisme. Plus sulfureuse dans les années 2000, la nonne version 2020 se veut plus sacrée.
Pouvoir d’attraction
L’exaltation mystique du corps
Depuis le versant sombre de la nunsploitation, elle incarne, avant Rosalía et Lily Allen, une nonne plus austère et sévère que ses aînées, dans Quelle puissance es-tu ? (2014), où sa relecture au clavecin du King Arthur de Purcell se heurte à des drums ultra-industriels et à une voix autotunée, dans une mise en scène de la soumission amoureuse.
Marginalité et résistance
Faire société autrement
“L’imaginaire catholique est d’une richesse infinie, et parce que le couvent demeure mystérieux, on peut y projeter ce que l’on veut : c’est irrésistible”, s’enthousiasment Carmen Urbita et Ana Garriga. Les deux amies et chercheuses madrilènes, autrices de La Sagesse des nonnes et du podcast Las Hijas de Felipe, analysent la vie conventuelle des XVIe et XVIIe siècles à l’aune de leurs problématiques contemporaines, avec une conviction : il n’y a rien qu’une nonne n’ait déjà vécu. “Ces figures transhistoriques, rares et immédiatement reconnaissables, depuis les premières représentations de nonnes au XIIᵉ siècle, s’inscrivent dans une généalogie féminine à laquelle beaucoup sont sensibles, jusqu’aux pop stars elles-mêmes.”
Les bonnes sœurs en seraient même, selon elles, des préfigurations historiques. “À l’époque moderne (qui débute à la fin du Moyen -Âge, ndlr), les seules femmes capables d’atteindre un statut comparable étaient les religieuses ou les saintes, plaident-elles, soit des figures fédératrices, entourées de dévotion, de récits hagiographiques et même d’une forme de “merchandising” symbolique. À partir du milieu du XVIIe siècle, les religieuses, conscientes des exemples de nonnes médiévales ou du XVIe siècle devenues célèbres, canonisées ou associées à des reliques et objets miraculeux, savaient très bien quelle stratégie adopter pour atteindre ce type de reconnaissance et construire leur propre notoriété.”
Aujourd’hui, les fandoms rejouent ce mécanisme : les bracelets d’amitié des Swifties ou les couronnes en papier portées par les groupies d’Audrey Hobert. “La pop star agit comme un gourou ou un prédicateur dans un monde désenchanté, où la croyance passe désormais par des relations parasociales et des communautés de fans fédérées autour de codes et de règles partagées”, analyse la l’artiste-productrice française Sainte Victoire — dont le pseudonyme, évoquant une bataille sainte contre ses parts d’ombre, est hérité de son éducation jésuite.
Le cinéma a aussi un penchant pour les nonnes et en propose souvent des versions caricaturales, flirtant avec les limites les plus infranchissables du sacré et du désir : des nonnes dépravées, possédées ou hystériques, incapables de tenir leurs engagements à Dieu en raison d’un appétit sexuel débordant, et qu’il faudrait exorciser pour les en libérer. “Ces représentations prolongent la même méfiance que l’Inquisition nourrissait envers les couvents : un groupe de femmes vivant seules, ensemble, dans un espace clos éveille la suspicion du regard masculin, dit Ana Garriga. Sont-elles lesbiennes, folles, ou les deux à la fois ? Et c’est ce qui transforme facilement ces récits en cinéma d’horreur.” “Dès qu’un personnage est animé par une pulsion sexuelle, il est immédiatement puni”, observe Sainte Victoire, dans ce registre qu’elle qualifie de puritain.
La mâchoire serrée, le corps vidé d’envie ou de désir, englouti sous l’habit conventuel et sa coiffe maximaliste, elle interroge la tension millénaire qui pèse sur la condition féminine : “faut-il effacer son corps pour pouvoir paraître, ou le sexualiser ?”. “Les religieuses de l’époque moderne devaient composer constamment avec un corps théoriquement nié, mais qu’elles mettaient en scène : dans les possessions, extases mystiques, mortifications… autant de voies d’accès à la souffrance du Christ”, confirme Carmen Urbita.
À travers cette figure qui choisit de ne pas se donner tout en mettant en scène son propre corps dans des postures inimaginables, Sainte Victoire y voit une analogie féministe et émancipatrice, qui a souvent mauvaise réputation. Et d’ajouter : “Les nonnes font de très bons “méchants” dans les films en général, car elles ont tellement tout refusé : elles ne sont ni épouse ni mère, et ne le seront jamais, ce qui en fait par essence des figures radicalement à part, autoritaires, échappant aux codes de la compréhension sociale.” C’est précisément dans cette marginalité que se loge aujourd’hui le retour en vogue des nonnes : à l’intérieur du couvent disparaît la présomption d’hétérosexualité et l’injonction à la maternité, vécues à l’extérieur comme des assignations fortes pour les femmes. La nonne incarne à elle seule le refus d’une vie à laquelle les femmes sont socialement prédisposées, et, d’une certaine manière, une forme de résistance au patriarcat — voire, dans le contexte post-#MeToo, une ode à la misandrie.
“C’est une quasi déesse qui ne se fait pas emmerder par les mecs, ni même shadow par Dieu, si l’on considère que c’est une femme”, plaisante Sainte Victoire. Elle ne croit pas si bien dire : dans cet espace clos, même l’Éternel peut être réinventé. “Tous les fluides corporels étaient parfois envisagés comme une seule substance, variant selon les humeurs et la température ; les religieuses allaient jusqu’à imaginer “allaiter” le sang — ou le lait — du Christ”, raconte Ana Garriga. Carmen Urbita souligne également que, dans certaines représentations médiévales et postérieures, les blessures du Christ pouvaient évoquer des organes génitaux féminins.
Depuis ces formes de dissidence internes aux couvents essaiment des mouvements de nonnes anti-conventionnels, voire anti-conventuels, à commencer par les drag-nonnes des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, fondées à San Francisco en 1979, au plus fort de l’épidémie de sida, et présentes jusqu’en France. Leur rôle dans le milieu associatif s’affirme d’autant plus aujourd’hui que les attaques contre les personnes LGBTQIA+ se multiplient. Sœur Cybèle de la Circlusion Homniverselle et Sœur Cosmolope du Saut de l’Ange du couvent de Paris, visages fardés de blanc, make-up drag, attitude “cunt”, cornette aux grandes oreilles et apparats en tous genres — clitoris en 3D, godemiché, croix arc-en-ciel — ont fait le vœu solennel d’expier la honte et la culpabilité stigmatisante en chacun·e, au nom du fist et du saint-esprit !
“Notre phrase la plus sacrée, c’est “péchez dans la joie”, dit la première. Lors des marches contre le sida, nous prenons la parole : les ouailles sont en folie. On ne dit que des choses simples — aimez-vous à deux, à trois, avec ou sans sexe — et certaines nous font remarquer : “mais vous êtes les seules à parler d’amour”. En étant à côté, on vise juste : il s’agit donc moins d’un détournement que d’une appropriation de la figure de la sœur — sociale, personnelle, psychologique — qu’on endosse sérieusement pour la communauté, en assumant l’aspect parodique pour désamorcer le trauma religieux.”
Et la seconde d’ajouter : “L’idée d’être un surgissement irrévérencieux qui peut provoquer un sourire, une blague éminemment sérieuse, me touche beaucoup. Nous incarnons une institution dominante et, en sœur, nous rejouons ce pouvoir symbolique. Il y a un pied de nez, mais aussi une responsabilité : lors de cérémonies contre l’oubli, pour les morts du sida ou les violences trans, quand des personnes en souffrance nous prennent pour des religieuses, tu ne peux plus être une blague. Le masque blanc des sœurs fait autorité morale, et très vite, des ouailles viennent nous dire : “vous m’avez sauvé la vie”. Là, ce n’est plus moi, mais mon masque et ce qu’il représente qui agit.”
L’habit renvoyant finalement moins à une forme de renoncement au corps et à la chair qu’à un sentiment de communauté et de mission partagée face aux différentes formes d’oppression. Dans Une bataille après l’autre, de Paul Thomas Anderson, avec Leonardo DiCaprio, les Sœurs de la Vallée — qui existent réellement et militent pour la guérison naturelle en cultivant du cannabis — servent de base arrière à la résistance révolutionnaire des French 75 face à une Amérique suprémaciste blanche. “Il existe une continuité historique dans la manière dont les religieuses se positionnent et agissent dans de nombreux domaines du savoir et de la pensée depuis une position marginale : l’idée d’un retrait total du monde est un mythe, car dès l’époque moderne, elles sont impliquées dans la diplomatie, les sciences ou encore la fabrication de remèdes pharmaceutiques”, dit Ana Garriga.
“Dans les réappropriations actuelles de la culture catholique, nous sommes choquées de voir que les icônes pop revendiquent souvent une religiosité très individuelle et personnelle, alors que la vie conventuelle est fondamentalement collective — et c’est peut-être de cela dont nous avons aujourd’hui le plus besoin”, complète Carmen Urbita, qui voit le couvent comme un espace échappant aux logiques contemporaines — y compris numériques, nourrissant un désir plus large de retrait du monde et d’autres manières de faire société. “Il ne s’agit pas d’un retour au religieux : les jeunes femmes ne se précipitent pas vers les couvents, mais d’un imaginaire d’auto-gouvernance à “implanter” dans nos vies — celui d’un monde fondé sur le soin mutuel, le partage et des stratégies collectives de survie, dans un contexte contemporain si instable et anxiogène, asphyxié par la testostérone et saturé de masculinité”, plaide-t-elle.
“Mais cela ne saurait suffire à renverser l’accélération néolibérale d’un monde et d’une société toujours plus individualiste”, nuance toutefois l’essayiste et journaliste Léane Alestra, spécialisée en études de genre et militante féministe. Et d’ajouter : “J’ai l’impression que cela attire surtout des féministes bourgeoises libérales, dans une forme de retrait face à la violence du monde : “avec tout ce qui se passe — crises, guerres — c’est dur, j’aimerais être à la campagne, avec mes amies, dans un environnement calme et routinier, où construire ma paix intérieure”. Cet imaginaire est profondément rassurant dans le contexte actuel. Mais j’insiste sur le terme “bourgeois” : cet appel au calme et à la tranquillité d’esprit suppose de ne pas être en première ligne. Quand on est directement visé, se couper de tout n’est pas une option.”