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Mathias Poitau est psychologue clinicien au Centre de Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (CRIAVS) Auvergne Rhône-Alpes. Il intervient auprès d’auteurs de violences sexuelles car on le rappelle, en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Autrement dit, ce sont peut-être des proches, des pères, des oncles ou des voisins. Des gens que nous connaissons, peut-être vous, qui me lisez. Alors que fait la société, que faisons-nous pour empêcher ces personnes de passer à l’acte?
Plus de la moitié des personnes ayant commis des actes pédocriminels ont cherché de l’aide dans le mois précédant leur passage à l’acte mais n’ont trouvé personne. Mathias Poitau explique justement que « Au-delà d’aider des personnes en souffrance, l’idée derrière le dispositif STOP, c’est justement de réduire le nombre de passages à l’acte, et donc de victimes ».
Le dispositif STOP est une ligne d’écoute permettant aux personnes attirées sexuellement par les mineurs (PASM), d’en parler afin d’être orientées vers des professionnels de santé. L’appel est confidentiel et gratuit. Le principe semble évident. Nos voisins allemands ont leur dispositif depuis 2005, les Britanniques depuis les années 2000. Comment s’explique un tel retard en France ?
Une histoire de la pénalisation
Pour comprendre ce retard, il faut remonter à la construction progressive du cadre légal et sanitaire des violences sexuelles. Tristan Renard, sociologue au CRIAVS Midi-Pyrénées, situe la reconnaissance publique des violences sexuelles « à seulement une soixantaine d’années en France. La prise en charge de ceux qui les commettent, ou pourraient les commettre, est une histoire encore plus récente. » « Jusqu’aux années 80, le viol n’est même pas défini dans la loi. C’est le mouvement féministe qui va faire bouger les lignes. En 1978, le procès rendu public du viol de deux femmes belges, Anne Tonglet et Araceli Castellano, défendu par l’avocate Gisèle Halimi, bénéficie d’une forte médiatisation et déclenche une commission au ministère de la Justice. La loi du 23 décembre 1980 définit enfin le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. »
L’arrivée du dispositif STOP
Les professionnels des CRIAVS ont dû trancher sur ce point à la création du dispositif STOP. « Lors d’un appel et selon l’analyse de la situation, les professionnels réalisent un signalement au procureur si une inquiétude majeure est décelée pour un mineur en danger », confirme Mathias Poitau. « Heureusement rare » précise-t-il, mais systématique quand nécessaire. La boussole reste la protection des mineurs.
Quand l’État se défausse
En Allemagne, il existe un dispositif similaire depuis 2005 nommé Dunkelfeld : campagnes dans le métro, slogans directs « Aimez-vous les enfants plus qu’il ne le faudrait ? », financement du ministère de la Justice. En mars 2018, il avait déjà comptabilisé 9 515 contacts (deux fois plus qu’en France aujourd’hui), débouchant sur 1 554 offres de thérapie.
Pour lui, la stigmatisation n’est pas un obstacle. Il s’explique : « Comme la mobilisation autour de #MeToo l’a montré, la crainte de la honte renforce la norme. Que la reconnaissance d’une agression sexuelle menace de déclassement sociale son auteur est utile ». Comme disait le philosophe Michel Foucault : « Il faut défendre la société. »
Ce qu’on pourrait faire en France
Pour trouver de l’aide
A réécouter:
Une avancée insuffisante pour Tristan Renard : « La loi française définissait le viol, mais pas ce qu’est un rapport consenti. Il manquait jusqu’à alors récemment, une définition plus explicite et positive d’un rapport acceptable, » regrette-t-il. Dernièrement, suite à l’ampleur du sentiment d’impunité exprimé par les auteurs des viols commis sur Gisèle Pélicot, le 6 novembre 2025, la définition pénale du viol et des agressions sexuelles intégre enfin le non-consentement de la victime dans la définition du viol et des autres agressions sexuelles. Elle précise que le consentement doit être « libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ». Il aura fallu une énième affaire, et l’émotion populaire qui a suivi pour que la loi change.
Concernant la pédocriminalité, il faudra attendre 1996 et l’affaire Dutroux, qui elle aussi a créé une vague d’indignation dans le monde entier. Pour expliquer l’impensable, on construit la figure du prédateur sexuel comme délinquant pathologique. « La figure du monstre devient la figure du malade mental », analyse Tristan Renard. La loi de 1998 instaure le suivi sociojudiciaire avec injonction de soins pour les auteurs de violences sexuelles. En 2008, la rétention de sûreté va encore plus loin : on peut désormais maintenir enfermé quelqu’un après sa peine, sur évaluation de sa dangerosité. Le soin devient une réponse à la peur, pas la prévention.
Problème : personne n’évalue l’efficacité de tout ça. « On multiplie les obligations de soins dans les tribunaux sans vraiment prouver son efficacité dans un système sanitaire déjà saturé», note le sociologue, citant les travaux de la chercheuse Virginie Gautron, spécialiste des politiques pénales à l’université de Nantes. Les CRIAVS sont créés progressivement à partir de 2002 pour structurer la prise en charge des auteurs condamnés. Mais la logique reste la même : on intervient après le passage à l’acte (trop tard).
« La prise en charge des délinquants sexuels en France est inexistante, au mieux inadaptée. » Voici ce que disait Latifa Bennari en 2018 sur France Info. Ancienne victime elle-même, fondatrice en 1998 de « L’Ange Bleu » : l’une des seules associations en Europe à agir en amont des violences pédocriminelles, en écoutant les personnes attirées par les mineurs (PASM) avant tout passage à l’acte. Ligne téléphonique, cercles de parole, rencontres entre PASM et anciennes victimes… Pendant plus de vingt ans, l’association répond à un besoin sociétal qu’aucune institution ne prend en charge, au risque de jouer aux « apprentis sorciers » (selon les mots du Nouvel Obs NDLR). Latifa Bennari est alors auditionnée au Sénat par la commission « Répression infractions sexuelles sur mineurs » pour que sa méthode d’écoute soit généralisée. « C’est de cette façon qu’on peut protéger les enfants. » Mais en 2020, l’association se retrouve au cœur d’une polémique. Plusieurs associations, dont « Innocence en Danger », saisissent le parquet de Paris pour non-dénonciation de crimes commis sur mineurs. Latifa Bennari s’en défend : « Mon rôle n’est pas de dénoncer, mon rôle c’est l’écoute. Ce n’est pas à moi de me substituer à la victime ».
C’est dans ce contexte que la première ligne d’écoute institutionnelle ouvre en France en 2021. L’enveloppe accordée par le secrétariat d’État à l’enfance pour la campagne nationale illustre la frilosité de l’exécutif à assumer ce sujet brûlant : 21 000 euros. Ce budget couvre la moitié du prix d’une campagne d’affichage numérique dans le métro… On est loin des campagnes publicitaires à l’arrière des bus qui avaient fait grand bruit en Angleterre ou en Allemagne.
Sans campagne de communication nationale digne de ce nom, le dispositif reçoit pourtant déjà plus de 4 000 appels. « Pour qu’un dispositif de prévention existe, il faut qu’il soit connu », rappelle Anne-Laure Avice, présidente de la fédération française des CRIAVS. Selon certaines études, plus de la moitié des appelants déclarent avoir déjà cherché une aide professionnelle et parmi eux, la moitié l’avait fait précisément par crainte de passer à l’acte. « Trois obstacles majeurs freinent l’accès aux soins » selon la fédération des CRIAVS, « la difficulté à trouver un professionnel formé, l’ignorance pure et simple de l’existence d’une aide, et quand ce dispositif existe, les difficultés d’accès à celui-ci ». Mathias Poitau l’assure : « chaque article, podcast, médiatisation du dispositif participe à une plus grande connaissance des accompagnements pour PASM. »
En France, les pouvoirs publics n’ont jamais vraiment assumé ce dispositif. Selon Tristan Renard, c’est politiquement risqué « les décideurs ont peur de la réaction publique ». Pour preuve, en 2020, URBANIA publie une vidéo de Latifa Bennari expliquant le travail de L’Ange Bleu. La section commentaires se transforme en défouloir : appel à l’euthanasie et à la prison à perpétuité des auteurs, insultes envers l’association… Tristan Renard nuance « Les commentaires sur internet ne sont pas le miroir de ce que pense la société ».
Tristan Renard le soutient : « La ligne STOP est une bonne chose si elle permet d’accompagner des gens qui se questionnent, pour ne pas qu’ils passent à l’acte ». Mathias Poitau abonde en ce sens : « Entre un agresseur qui passe à l’acte, un auteur de violence sexuelle sur mineur et une personne ayant une attirance, il y’a un gap. ». Le psychologue précise : « Il y a un travail à faire et des moyens à apporter du côté de la prise en charge des victimes, des traumas et de la justice. Mais ce travail-là, il est aussi à faire en direction des potentiels auteurs de violences sexuelles. Notre crédo est clair : nous sommes responsables de nos actes, pas de nos désirs. » En clair, le travail des CRIAVS ne vise pas à minimiser l’impact et la condamnation des auteurs de violences sexuelles.
Tristan Renard renchérit : « La pathologisation des patients ne doit pas dépolitiser les violences sexuelles : 95% des auteurs sont des hommes. On ne s’interroge pas assez sur les discours idéologiques qui créent les violences sexuelles. On le voit dans les vidéos de certains masculinistes aujourd’hui : les violences sexuelles participent à la création de la norme masculine. » Cette explication sociologique a été notamment développée dans les années 70 lors des cultural studies à New York autour de la rape culture. En France, la culture du viol continue de dicter les comportement normées autour du genre.
Cette normalisation des comportements existe aussi sur la figure de l’enfant obéissant : « La violence sexuelle ne naît pas dans le vide : elle émerge dans des contextes de dissymétrie de pouvoir, d’institutions fermées, de dépendance. Dans le cas de l’affaire Bétharram par exemple, nous avons lu des témoignages de certains parents qui avouaient avoir inscrit leurs enfants turbulents dans l’établissement dans le but de les redresser. La violence sexuelle est un continuum de la violence physique. »
Pour répondre à ces problématiques, Tristan Renard formule deux priorités. La première : créer un repérage systématique et standardisé, à l’école : « Comme pour le repérage de certaines maladies, il faut qu’une spécialiste ait un entretien de 20 minutes par exemple, avec chaque enfant, pour repérer les abus éventuels. Cela permettrait de stopper des situations inacceptables et de montrer aux agresseurs potentiels qu’ils ne peuvent pas agir en toute impunité. » La deuxième priorité ciblée par le spécialiste, c’est l’éducation à la vie sexuelle et affective tout au long de la scolarité et l’éducation à la parentalité : « Quand on voit un garçon et une fille jouer ensemble, certains parents continuent à sexualiser leurs enfants en disant qu’ils sont amoureux. Les gens ne sont pas conscients de ce qu’ils font. Il faut les éduquer, c’est normal. ».
Éducation et prévention auprès des auteurs, des mineurs et des parents… Avec les atermoiements du gouvernement concernant la mise en place du programme à l’Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS), on peut dire qu’on en est encore loin. Le programme est pourtant clair : transmettre le respect de soi et des autres, prévenir les violences sexuelles et le harcèlement, promouvoir l’égalité filles-garçons à travers au moins trois séances par an, conformément à la loi de 2001.
En 2025, 24 ans après la promulgation de loi obligeant l’État à mettre en place ce programme de salubrité publique, des associations de parents d’élèves ont attaqué ce dernier pour supprimer le programme. Les plaignants défendaient alors « la liberté d’éducation des familles ». Mais quid du droit des enfants à disposer d’eux-mêmes ? Entre-temps, des suspicions de violences sexuelles sur mineur dans le périscolaire ont secoué la campagne des municipales à Paris et un streamer a piégé en direct sur Tiktok un pédocriminel présumé, engageant de vifs débats sur le fait de faire justice soi-même. N’avons nous donc pas le choix, d’attendre les scandales médiatiques pour que l’action sociale évolue, et que le gouvernement prenne enfin ses responsabilités ?