Logo
© Gérôme Truc

Attentats du 13 novembre : du mémorial au patrimoine

Rencontre avec Gérôme Truc, sociologue des mémoires et des émotions

13 novembre 2025
Publicité

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais aujourd’hui on est le 13 novembre. Une date qui laisse (a priori) un petit arrière-goût de trauma dans le palais depuis 2015, année entravée par de nombreux attentats en France dont ceux du vendredi 13. En 2020, Gérôme Truc et Sarah Gensburger – deux chercheurs du CNRS – avaient publié un ouvrage sur les mémoriaux du 13 novembre croisant photographies et analyses sociologiques sur nos comportements de deuil post-attentats. Un texte encore plus utile avec le recul d’une décennie car il nous offre des clés de réflexion sur la gestion collective de la souffrance dans son expression la plus matérielle ainsi que son impact photogénique dans les médias.

1/ Les mémoriaux du 13 novembre sont-ils différents des autres ?

Les chercheurs en sciences sociales s’intéressent à ces mémoriaux spontanés depuis le milieu des années 1990. Les plus âgés se souviennent peut-être de celui qui était apparu autour de la flamme du pont de l’Alma après la mort de Lady Diana, par exemple. On en observe à chaque fois qu’une ou plusieurs morts font événement pour la société, ce n’est pas spécifiquement propre aux attentats. Mais pour les attentats, il y a clairement eu un tournant avec le 11 septembre 2001 : ils ont commencé à susciter davantage d’attention médiatique et on s’est mis à collecter de plus en plus systématiquement leur contenu. Cela a été fait à New York, à Madrid, à Londres, à Oslo, à Boston, mais aussi, plus récemment à Barcelone, Manchester, Bruxelles et donc Paris. Où que ce soit, on retrouve à chaque fois des invariants du deuil, comme des fleurs, des bougies, des photos des victimes. Et aussi des valeurs invoquées dans les messages écrits déposés là : partout, tout le temps, ce sont la paix et l’amour qui reviennent le plus, devant la liberté, ou la tolérance. C’est vrai aussi bien après des attentats islamistes qu’après des attentats d’extrême droite comme ceux d’Anders Breivik à Oslo et Utøya en 2011. Mais il y a aussi, bien sûr, des différences selon les circonstances de chaque attentat. Les objets déposés en hommage aux victimes varient : des chaussures de course après l’attentat du marathon de Boston, des ours en peluche après l’attaque de la Manchester Arena où les victimes étaient particulièrement jeunes, des instruments de musique et des disques devant le Bataclan… Et les messages écrits aussi : après le 13-Novembre, certains prenaient une tonalité humoristique, en moquant les terroristes, chose que je n’avais pas du tout vu dans d’autres messages de ce type avant, à Madrid ou Londres par exemple. Cela s’explique par l’attaque de Charlie Hebdo qui précède en janvier de la même année : c’est une manière de répondre au terrorisme en rappelant « l’esprit Charlie ».

© Gérôme Truc
Publicité

2/ Comment fait-on pour transformer un mémorial, éphémère par principe, en patrimoine ? Au bout de combien de temps un mémorial peut-il ainsi être “délocalisé” ?

C’est une opération très délicate ! Tout le problème est que, d’un côté, il faut que le deuil collectif puisse s’exprimer librement, tandis que, de l’autre, ces mémoriaux peuvent finir par poser des problèmes en termes de circulation dans l’espace public. Cela dépend aussi de où ils se forment – si c’est un lieu fréquenté ou pas, abrité ou pas – et des conditions climatiques, qui peuvent dégrader les messages, fleurs et objets plus ou moins vite. A New York après le 11-Septembre, la pluie a obligé la municipalité à intervenir sur les mémoriaux au bout de deux semaines, ce qui a suscité de vives protestations. A Madrid, à l’inverse, ils sont restés plus de trois mois dans et autour de la gare d’Atocha, si bien que les employés de la gare finirent par publier une lettre ouverte demandant leur retrait parce qu’il devenait très douloureux pour eux de continuer à travailler dans le rappel permanent du drame. Le travail réalisé à Paris sur les mémoriaux du 13-Novembre a tiré parti de ces expériences précédentes. Très peu de jours après les attentats, je rencontrais Guillaume Nahon, qui était alors directeur des Archives de Paris, pour discuter d’un modus operandi. Ce qui a été réalisé au final est tout à fait exceptionnel : les archivistes et agents de la propreté de Paris ont travaillé main dans la main pour prélever le contenu des mémoriaux en plusieurs phases successives, sur plusieurs mois, sans que jamais il n’en soit fait totalement table rase. Ils ont ainsi permis aux riverains de pouvoir de nouveau circuler aux abords des sites frappés et ils ont préservé ces traces de la réaction populaire aux attentats tout en laissant le deuil collectif se tarir de lui-même.

© Gérôme Truc
Publicité

3/ Votre ouvrage est sorti 5 ans après les faits. Une décennie plus tard, dans quelle mesure pensez-vous que ces événements ont nourri les recherches en sociologie ?

Tandis que s’organisait la collecte du contenu des mémoriaux du 13-Novembre, je proposais à quelques collègues de se joindre à moi pour former une équipe en vue de répondre à l’appel « Attentats-recherche » lancé au même moment par le CNRS. Nous avons ainsi obtenu un financement qui nous a permis de lancer plusieurs chantiers. Le livre que j’ai co-dirigé avec Sarah Gensburger, Les mémoriaux du 13-Novembre, en est très directement issu. Nous l’avons pensé comme un ouvrage à la fois scientifique et grand public, très richement illustré. Il livre des connaissances inédites sur le contenu de ces mémoriaux, le profil des personnes qui s’y arrêtent et y déposent des choses, les échanges qui se nouent autour d’eux, la façon dont la collecte s’est opérée au fil du temps. Je crois que l’on peut dire que c’est le livre le plus complet qui existe sur des mémoriaux de rue post-attentats, mais écrit dans une langue claire et accessible, car on tenait vraiment à pouvoir être lu par tout le monde, à commencer par les victimes de ces attentats. Il y a plein d’autres recherches en sciences sociales qui ont aussi été engagées suite aux attentats du 13-Novembre et grâce à l’appel à projets du CNRS : sur leur traitement médiatique, les réactions qu’ils ont suscités sur les réseaux sociaux, l’évolution de leur mémoire, la façon dont le pouvoir exécutif a géré les événements, etc. Dans le cadre de notre équipe, un des chantiers portait aussi sur la réaction aux attentats dans les quartiers populaires – alors très mal connue, bien que très commentée ! En parallèle du travail sur les mémoriaux de rue à Paris, j’ai ainsi commencé à enquêter dans la ville de Grigny avec Fabien Truong. Un collectif d’habitants s’était formé là-bas en réaction aux attentats de janvier 2015, car l’un des terroristes, Amedy Coulibaly, avait grandi dans la ville. Il avait eu l’idée de mettre en place des « murs de paroles » pour permettre à celles et ceux habitant là de dire ce qu’ils avaient alors sur le cœur. C’est ce qui nous amené à les rencontrer : ces « murs de paroles » sont une autre forme de mémorial post-attentats, faisant écho à ceux dont le contenu a été collecté à Paris. Ce fut le point de départ d’un long travail qui a abouti, lui, à la publication en début d’année de Grands ensemble. Violence, solidarité et ressentiment dans les quartiers populaires, aux éditions La Découverte.

© Gérôme Truc
© Gérôme Truc
Publicité
Commentaires
Vous voulez commenter?
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
ou
Aucun commentaire pour le moment.
Soyez le premier à commenter!

À consulter aussi

Publicité
Publicité