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Applis de rencontre : quels risques pour les adolescents ?

Ils ne sont pas toujours armés émotionnellement pour surfer sur certains sites de rencontre mainstream.

Par
Audrey Parmentier
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Comme la plupart des ados, Arthur* a déjà erré sur les applications de rencontre pour adultes. « J’avais 16 ans, j’étais sur Adopte un Mec et je me faisais passer pour un mec de 19 ans », confie-t-il via Facebook. Le trentenaire se souvient qu’il était plus facile de « draguer » en ligne que face-à-face. « J’étais timide ». Tinder, Bumble, Ok Cupid… Ces applications attirent les jeunes de moins de 18 ans, bien qu’elles leur soient interdites. Si aucune donnée chiffrée n’existe, l’anonymat en ligne est facilitant pour ces adolescents qui en profitent pour explorer plus facilement la relation à l’autre. « Ils voient ça comme un jeu, tout est divertissement », analyse Yasmine Buono, présidente de Net Respect, spécialiste de l’éducation numérique auprès des jeunes et conférencière. En plus des sites de rencontre, les ados entretiennent des relations via d’autres réseaux sociaux à l’instar de Facebook, Instagram ou les jeux en ligne.

Pour Marc, 25 ans, ces applications aux couleurs acidulées constituaient l’unique façon de rencontrer d’autres filles. Il se revoit dix ans en arrière, lorsqu’il s’inscrit sur Hot or Not, un site qui permettait d’évaluer l’attractivité des photos soumises volontairement par d’autres. : « Entre mes 5 et mes 18 ans, j’étais dans une école de garçons. Le soir, je rentrais chez moi, dans ma maison au milieu des montagnes. Je n’étais pas souvent en contact avec des filles… » En creusant un peu, le jeune Marc de 15 ans évoque sa crainte d’être isolé de son groupe d’amis, qui parlaient avec des filles dans le centre-ville. « Derrière leur envie de paraître rebelles, les adolescents vivent dans un environnement très normatif et ont besoin d’être validés », décrypte Justine Atlan, directrice générale de l’association e-Enfance.

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« J’avais l’impression d’avoir du pouvoir »

En plus du besoin de « faire comme les autres », les jeunes, sous pseudo, se connectent sur ces applications pour prendre connaissance de l’image qu’ils renvoient à l’autre. « J’allais vers les mecs de 30 ans, car je savais que c’était le type de profil qui serait le plus attiré par moi en tant que jeune minet », déroule Francisco, 25 ans, qui ment à plusieurs reprises à propos de son âge. Il précise qu’il n’a eu aucune difficulté à se connecter au site de rencontre Beloved. La génération Tik Tok (née entre 1997 et 2010) met son corps en avant de plus en plus tôt, ce dernier étant davantage perçu comme un « produit qui doit être appétissant », considère Yasmine Buono qui mentionne l’influence très importante des plateformes comme Mym et OnlyFans.

Par ailleurs, Justine Atlan, remarque une forme de dichotomie : « On a des ados qui sont hyper sexualisés d’un côté, mais toujours aussi “fleur bleue” de l’autre, ce qui les rend fragiles et vulnérables sur ce type de réseau social ». Un portrait d’ado fleur bleu que Francisco rejette en bloc. Dix ans après ses premières expériences en ligne, il se souvient avoir été à la recherche de rencontres éphémères. « J’avais l’impression d’avoir du pouvoir ». A-t-il l’impression que l’usage de ces applications a modifié la perception de ses relations amoureuses ? Possible. « Le sexe est devenu un objet de consommation, c’est complètement détaché d’une situation de romance. »

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Du contenu qui peut être traumatisant

Autrement dit, ces applications de rencontre peuvent plonger les adolescents dans des relations très portées sur le sexe, avec des personnes mal attentionnées. Le risque : qu’ils pensent que ces pratiques résument à elles seules une relation sexuelle. « Quand on parle de relations amoureuses avec eux, certains ne parlent pas d’émotions, comme si le comportement sexuel en était dénué », reprend Yasmine Buono. Parfois, la violence des échanges peut être traumatisante. Très vite, Marc discute avec des filles plus âgées que lui. Il se souvient d’un moment où il reçoit une vidéo « explicite » de l’une d’entre elles, alors qu’il dîne avec sa famille : « J’étais assez choqué, c’était inattendu.» La spécialiste décrit la sidération ressentie par certains jeunes qui reçoivent ces vidéos violentes. « Quand on leur demande ce qu’ils ressentent quand ils voient ce contenu, souvent, ils n’ont pas les mots. »

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La libération de la parole pourrait désamorcer des situations très difficiles à gérer pour le jeune. Surtout lorsqu’ils se retrouvent piégés, à l’instar de Francisco : « Un homme m’a menacé d’envoyer notre conversation à mes parents, disant qu’il bossait chez France Telecom. » Pris de panique, le jeune homme se confie à ses amis, qui le rassurent. « La première chose, c’est de déculpabiliser, d’en parler avec des adultes et de garder les messages qui servent de preuves en cas de harcèlement », conseille Yasmine Buono. Afin de rompre avec le sentiment de honte, il est important d’aborder cette thématique dans les établissements scolaires. « Les élèves sont demandeurs d’échanges au sujet de ces traumatismes. Je suis très inquiète concernant la santé mentale des jeunes, il y a une augmentation des situations de violence », alerte Yasmine Buono, précisant que la France n’avance pas assez vite sur ces questions importantes dont se sont mieux emparées certains pays comme les Etats-Unis, le Canada ou encore la Belgique.

Les applications pour ados : la fausse bonne idée

Avant le milieu scolaire, la responsabilité échoit aux sites de rencontre, qui assurent faire le maximum. Interrogé concernant le contrôle des mineurs leur appli, Tinder répond : « Nous utilisons un ensemble d’outils et de systèmes automatisés comme manuels de modération et d’examen à la pointe de l’industrie. » Alors comment expliquer que des collégiens arrivent à y accéder ? Dans un autre registre, la solution serait-elle d’orienter les adolescents vers les applications qui leur sont strictement réservés, à l’instar de Yubo et Hoop ? « Les utilisateurs de Hoop doivent être âgés de 13 ans et plus. Ils doivent fournir leur date de naissance réelle. Si nous identifions un profil mineur ou si un profil est signalé comme mineur par la communauté, nous résilions le compte associé », est-il écrit sur la plateforme de Hoop.

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Des sites perçus comme une fausse bonne idée pour Justine Atlan, car ils ne sont pas étanches à 100% face à l’arrivée d’adultes malveillants : « Souvent, ces endroits se transforment en environnement glauque. » Selon la spécialiste, ces plateformes seraient capables de renforcer leur contrôle et l’identification d’un mineur une ligne. Encore faut-il faire les arbitrages. « Si l’on veut mieux protéger les mineurs, il va donc falloir récolter plus de données pour les identifier. Tout dépend si la priorité est mise sur la protection de l’enfance ou celle de la vie privée. » Pour la spécialiste, la question est vite tranchée.

  • Les prénoms ont été modifiés.