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Aphex Twin, la bande-originale des nostalgies modernes

14 février 2026
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Rythmes déstructurés, parfois angoissants, visages grimaçants sur les pochettes et personnage énigmatique… Sur le papier, Richard D. James, et son incarnation la plus célèbre, Aphex Twin, n’a pas le profil de la pop star 2026. Et pourtant, le compositeur de musique électronique a su conquérir les cœurs et les oreilles de la Gen-Z, trente ans après le début de sa carrière. À tel point, que son nombre d’auditeurs mensuels sur Youtube a récemment dépassé celui de Taylor Swift – 448 millions d’auditeurs, contre 399 millions.

Touché en plein core

Mi-janvier, le DJ et producteur RamonPang observe ces chiffres, dans une vidéo postée sur son compte Instagram. Pour lui, cette popularité est essentiellement liée aux contenus viraux en ligne et au titre QKTHr. En effet, le morceau, composé d’une mélodie jouée à l’harmonium et quelques bruits de pédale, a explosé sur les réseaux sociaux et est utilisé dans de nombreux YouTube Shorts (dont les vues comptent dans le calcul final des écoutes sur YouTube), TikToks et réels Instagram. D’abord associé à la trend « Subtle Foreshadowing », mettant en scène le “présage subtil” d’une chute, montrée tellement de fois au montage qu’elle prend un tournant comique, il est devenu la bande-son de nombreuses vidéos, aux accents post-modernes, « corecore ».

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Dans son livre Vibes, Lore, Core, l’autrice et historienne de l’art, Valentina Tanni, décrit le « corecore » ou « nichecore » comme des « montages rapides d’éléments incongrus extraits de l’univers médiatiques » qui ressemblent à « un commentaire spontané sur le thème de la surcharge informationnelle ». Des vidéos semblant avoir été créées pour susciter une émotion chez un utilisateur somnolant après des heures de scroll. « Je pense que le titre QKTHr fonctionne particulièrement avec ce type de contenu, car il oscille entre tendresse et malaise, ne donnant jamais un mood clair, ce qui reflète l’aspect fragmenté et contradictoire de cette trend », avance la chercheuse.

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Si vous êtes plutôt branchés « hopecore », le pendant plus optimiste du « nichecore », appelant des sentiments positifs, d’espoir ou de nostalgie heureuse, vous avez également pu rencontrer des titres de l’artiste. Pour l’historienne, c’est à nouveau l’ambiguïté émotionnelle qui fait le succès du musicien, permettant une « tendresse qui ne plonge pas dans le sentimental. »

@justinkaminuma

Before i wake, take me somewhere nice // filmed and edited by me

♬ #3 – Aphex Twin

Juste une trend ?

Mais au-delà de ces formats viraux et des recommandations automatiques de son des plateformes, qui proposent ses musiques comme simple fond sonore, l’intérêt de la Gen-Z pour la discographie du producteur originaire des Cornouailles semble plus profond. Oniriques, imprévisibles, ses compositions semblent être une parenthèse sensible au milieu d’un monde saturé d’informations, ou à l’inverse une représentation du chaos ambiant. La section commentaire d’un clip non-officiel du titre « Stone in Focus » est ainsi devenu un confessionnal digital où les utilisateurs partagent leurs peines, leur deuil et leurs espoirs. Un phénomène que l’on retrouve fréquemment sous les titres d’ambient et de musiques minimalistes, comme sous la vidéo « Watering a flower Haruomi Hosono 1984 cassette (花に水) », à laquelle Frederico Antonini a consacré un livre, regroupant ces témoignages de vie, publié en 2019.

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« Je vois cela comme un signe du besoin profond de connexion humaine qui anime le web », explique Valentina Tanni à propos de ce phénomène : « Nous ne pouvons pas partager le même espace physique ou impliquer complètement notre corps dans l’expérience en ligne, par conséquent, nous envisageons les contenus médiatiques comme des véhicules pour nos émotions, sensations et sentiments. Ils deviennent des outils pour briser momentanément les barrières qui séparent encore le monde réel de l’univers immatériel créé par nos connections digitales. » Un moyen de faire rentrer quelques instants, les chambres des utilisateurs en résonance et de ressentir ensemble aux rythmes méditatifs de l’ambient.

Futurs perdus

Pour une génération hyperconnectée, la posture mystérieuse et anti-pop de l’artiste à la dizaine d’alias, auteur de titres au nom inretenables comme Bbydhyonchord ou 4 bit 9d api+e+6 [126.26], pourrait également constituer un attrait. Dans une vidéo, le créateur de contenus et étudiant en sociologie Frankie McNamara, alias @meditationsfortheanxiousmind, analyse cet amour sous le prisme d’un ras-le-bol du présent : « À une époque où tout est trop exposé, trop visible, diffusé en continu sans interruption, […] l’esthétique bizarre et non markettée d’Aphex Twin offre une échappatoire de l’hypervisibilité. »

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Au travers de ces musiques, aux sonorités électroniques des années 90 qui rappellent les balbutiements du web et les pétillement des gifs, Aphex Twin inspire à son jeune public une forme de faustalgie, nostalgie d’une époque fantasmée.. « La Gen-Z, désabusée face à la culture avec laquelle elle a grandi et incapable de définir le moment présent, est devenue nostalgique d’un passé dont elle ne faisait pas partie, avance le créateur de contenu irlandais, Aphex Twin n’évoque pas la nostalgie d’un passé perdu, mais d’un futur qui n’est jamais arrivé. » Écouter Aphex Twin, poster son logo comme un signe d’allégeance, serait ainsi une forme d’acte, politique, poétique, de désaveu d’un présent décevant, signifiant un refus des tendances, qui, ironiquement, finit par en devenir une.

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