.jpg.webp)
À Belfast, une paix fragile indissociable de la Palestine
Depuis bientôt 30 ans, l’Irlande du Nord tente de bâtir une paix fragile sur les ruines des Troubles. Enfant de ce conflit officiellement clos mais socialement irrésolu, Michaela Rafferty travaille aujourd’hui avec les jeunesses de Belfast, en mettant en lumière les continuités coloniales entre l’Irlande du Nord et la Palestine - rappelant au passage que la neutralité n’existe pas, face à l’occupation.
Michaela Rafferty est attablée face à ses œufs et la lumière du café dans lequel nous nous sommes réfugiées illumine son visage. Dehors, Belfast a une fois de plus revêtu son manteau de pluie fine et de vent, dans l’interminable froid de janvier. « Le gérant du café est le mari d’une amie de ma sœur », sourit l’animatrice socio-éducative de 40 ans – tout juste, précise-elle.
Depuis plus de vingt ans, Michaela tente de démêler les maux causés par l’histoire coloniale de l’île d’Irlande, en particulier ceux qui pèsent encore sur les jeunes de Belfast, capitale de l’Irlande du Nord. Un petit bout de terre arraché par le Royaume-Uni à l’indépendance de la République d’Irlande en 1921, qui souffre encore d’une ségrégation entre républicains nationalistes, majoritairement Catholiques, et loyalistes unionistes, Protestants.
.jpg.webp)
Grandir dans les Troubles
Pour Michaela, l’histoire commence en 1986, dans une famille nationaliste catholique très politisée au Nord de Belfast. En plein Troubles, de 1969 à 1998, la ville est le théâtre d’affrontements quotidiens entre milices paramilitaires loyalistes et républicaines. Son père, Martin, est engagé dans la gauche républicaine, et les journaux militants s’empilent dans la maison. « Il y avait toujours des articles sur la Palestine et tout ce qui s’y passait », se souvient Michaela. Impossible en effet pour les Irlandais de ne pas mettre leur situation en miroir avec la Palestine, sous mandat britannique de 1920 à 1948, période durant laquelle l’Angleterre impose la création de l’Etat d’Israël en territoire occupé.
En 1998, alors que Michaela a 12 ans, l’Accord du Vendredi Saint met officiellement fin au conflit. Vient alors la construction d’une paix fragile et silencieuse, fondée sur la séparation des communautés. Un « apartheid institutionnalisé », dans lequel les deux camps sont séparés par d’épais murs de métal et de béton, appelés les « murs de la paix ». Chacun ses écoles, ses quartiers, ses partis politiques, et ses muraux : du côté catholique de certains murs de la paix, les graffitis en solidarité avec la Palestine font dos aux fresques loyalistes à la gloire d’Israël.
Michaela, elle, fait sa scolarité dans une des rares écoles « intégrées » de la ville, qui mélange les deux communautés. « A l’adolescence, j’étais confuse : je pouvais aller à l’école, où l’on prônait la paix et l’unité, j’avais des amis protestants, mais quand je rentrais chez moi, c’est comme si tout cela ne s’appliquait pas. »
.jpg.webp)
Des lettres de Cisjordanie
Au début des années 2000, Martin fait plusieurs séjours en prison pour avoir rejoint des « républicains dissidents », malgré l’accord de paix. La jeune adolescente est tiraillée entre son attachement pour son père, la lutte irlandaise, et le discours dominant diabolisant les dissidents. Chaque semaine, l’aînée amène son frère et sa sœur en prison, dans une aile réservée aux détenus républicains.
Aidée par une association de soutien aux familles de prisonniers républicains, elle entame alors une correspondance avec une jeune palestinienne en Cisjordanie, dont le père est détenu dans une prison israélienne. « C’est à ce moment-là que j’ai commencé à développer mon esprit critique : je comprenais l’homogénéisation de l’histoire ici, et j’ai eu l’impression de voir le même contraste avec la Palestine, quand on nous enseignait qu’Israël apportait la démocratie au Moyen-Orient ». La jeune femme échange quelques lettres avec Halima, toutes deux dans des pays en paix, et pourtant sous occupation : « c’est fou à quel point le discours dominant peut être puissant, surtout quand on parle de paix et de ces choses que tout le monde souhaite », constate-elle aujourd’hui.
.jpg.webp)
Un long chemin vers la réconciliation
Entre deux questions, Michaela prend quelques bouchées de ses œufs tièdes. Les raclements des couverts accompagnent son enfance. Elle nous raconte comment ses doutes l’ont conduit vers une animatrice jeunesse de son école, qui lui donne ses premiers outils de compréhension : « Son approche était centrée sur la personne, elle comprenait où j’en étais, et ce dont j’avais besoin ».
Depuis, Michaela fait la même chose avec les jeunes de Belfast, là où tout s’hérite et colle à la peau. Elle s’est aussi rendue au Tadjikistan, en Afghanistan et en Palestine pour travailler sur l’héritage des conflits. Et a mis en relation, en ligne, des jeunes de Belfast et de Bethléem, pour échanger sur leurs communautés, les murs de séparation et les checkpoints : « Les jeunes d’ici étaient complètement choqués, confie-elle. Quand je suis revenue de Palestine je suis aller les voir pour comprendre comment on en est arrivé là, et les encourager à avoir un esprit critique quand ils voient des drapeaux israéliens flotter dans leurs quartiers ».
Michaela milite aussi à BDS Belfast, une campagne internationale de boycott de produits d’Israël, aux côtés de son père. Une manière, encore, de redistribuer le pouvoir et de sortir d’une posture individualiste : « Non seulement, on a le droit de retirer les produits génocidaires, mais on en a le devoir ».
Sur le chemin du retour, Michaela nous parle de futurs projets : des marathons à vélo pour la Palestine au potager communautaire décolonial de Belfast, et l’espoir de mieux vivre mieux ensemble. Son rêve aussi, hérité des luttes familiales, d’une Irlande unifiée socialiste et égalitaire.
.jpg.webp)
Un article de illustré Isya Okoué Métogo par les photographies de Ségolène Ragu.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
