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3 questions et demi à Ambre Chalumeau
« Jean-Pierre Bacri sera toujours plus drôle que Charles Trénet »
C’est un premier roman assez merveilleux. Une ode à la vie à travers le drame. Oui, oui, à travers le drame. C’est surtout le roman d’une révélation. Celle que la vie est avant tout tragique. Et pour cela, peut-être, merveilleuse.
Le drame permet de rencontrer la vérité, permet les prises de conscience. Est-ce qu’il y a une beauté du drame ?
Oui, mais c’est très dur de la voir sur le moment. C’est même un peu indécent de dire à quelqu’un qui est en plein dans une crise « tu vas voir en fait il y a de la beauté dans ce que tu vis, tu vas en sortir grandi. » Quand on est en prise avec un drame on a le droit pendant un temps de demander à n’être ni mature, ni intelligent, ni raisonnable : on est juste un animal blessé, et y’a que ça qui compte. On hurle à la lune et on s’use les poings contre les murs.
Je pense qu’il y a beauté du drame dès lors qu’il y a apprentissage dans le drame, ou découverte dans le drame. La découverte d’être soutenu par ses proches, plus encore que ce qu’on aurait imaginé pu attendre d’eux. La découverte de voir qu’en fait, dans notre mésaventure individuelle, on a vécu ce que d’autres ont vécu, on a rejoint une multitude, on a débloqué de l’universel. Et surtout : la découverte qu’on a su y survivre.
La beauté du drame c’est comme un paysage impossible à voir tant qu’on doit gravir la paroi, se sortir du ravin, escalader la montagne : on la découvre seulement une fois tirés de l’effort, seulement une fois arrivés en haut. Et là dedans, on a tous notre propre rythme.
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Tu as énormément de punchline audiardesques et beaucoup de métaphores. Est-ce que tu aurais une métaphore pour décrire ton livre ?
Pas des brillantes ! Je dirais que c’est peut-être un gâteau dans lequel on tombe souvent sur des grosses pépites de chocolat qui font plaisir, et parfois peut-être aussi sur des petits bouts de coquille d’oeufs… Et que j’espère qu’il y a beaucoup plus de pépites que de coquilles d’oeuf, et que par conséquent : on les pardonne. Et que limite on prendrait bien une deuxième part. Ou alors ça pourrait être : un voyage avec des moments géniaux, une ou deux galères, et quelques moments d’attente dans des halls de gare, mais que globalement à l’arrivée on en retient surtout les fous rires, les repas locaux délicieux, et les beaux monuments qu’on a vus. (Enfin j’espère.) Un truc brut mais sincère, avec des pics d’humour et des pics d’émotion, qui a j’espère les qualités de ses défauts, et assez de passages qui valent le coup.
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Il y a beaucoup d’humour dans ta mélancolie. Est-ce que les gens heureux peuvent être drôles ?
C’est une bonne question ! Il y aurait une vraie corrélation à établir entre le malheur et l’humour, ou ne serait-ce que l’ennui et l’humour. Des gens plus intelligents que moi ont sûrement dû déjà se pencher dessus. Je me souviens d’un truc que j’avais vu passer un jour sur Facebook, un montage de photos de Philip Seymour Hoffman, Robin Williams et Jim Carrey en train de rire à pleine dents, et il y avait marqué en dessous « this is the face of depression ». Ils font partie des gens les plus drôles du monde, et pourtant ils sont tous d’une mélancolie suffocante… Est-ce que faire rire les autres, briller plus fort pour éclairer les autres, ça implique de payer un prix en termes de santé mentale ? Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que je ne peux pas m’empêcher de penser que l’humour est un antidote que certains développent face à la tristesse ou à la peur. Si on prend par exemple l’humour juif new-yorkais, c’est typiquement un flirt subtil entre le fatalisme et le rire. Pareil, je me demande souvent pourquoi les belges ou les anglais sont si hilarants, si prêts à l’auto-dérision ? Est-ce que c’est parce qu’il faut être drôle pour égayer des villes parfois grises où il fait froid et nuit à 15h en hiver ? Y’a un truc à creuser. En revanche, ce serait une triste fatalité de dire que les gens heureux ne peuvent pas être drôles. Je pense qu’il peut y avoir beaucoup de rires dans le bonheur, tout dépend du choix de mot pour raconter les histoires, ça peut être de l’énergie, des imitations… il peut y avoir un panache dans la bonhomie, un vocabulaire fleuri… Mais bon, entre nous, les gens qui râlent seront toujours plus drôles que les gens qui se réjouissent. Jean-Pierre Bacri sera toujours plus drôle que Charles Trénet. Et l’humour cynique aura toujours, toujours ma préférence.
Les vivants d’Ambre Chalumeau est sorti aux éditions Stock.
Photo : Dorian Prost.